SAMAIN, Albert (1858-1900)

 


Portrait d'Albert Samain par Félix Valloton,
paru dans Le Livre des masques
de Remy de Gourmont (1896)

Né à Lille le 4 avril 1858 (donc, dix ans plus âgé que Jammes). S’installa à Paris en 1882 et y occupa un poste de secrétaire de mairie à l’Hôtel de Ville. En 1889, il participa à la fondation du Mercure de France avec Alfred Vallette. Son premier recueil, Au jardin de l’Infante, reçut un bon accueil, favorisé par un article enthousiaste de François Coppée.

Francis Jammes rencontra Albert Samain à Paris, lors du premier voyage qu’il y fit en octobre 1895. Tout de suite s’engagea entre les deux poètes une correspondance dont la dernière trace conservée est une carte postale que Jammes écrivit le 11 février 1900. Le 7 septembre 1897, retour de Biarritz et Saint-Sébastien, c’est Samain et son inséparable ami − le compositeur Raymond Bonheur − qui vinrent saluer Jammes. Ils resteront deux jours à Orthez. Ces quarante-huit heures furent heureuses. Elles scellèrent une amitié définitive et « lyrique ». L’année suivante, en septembre, Francis Jammes se rendit chez André Gide à la Roque-Baignard, en Normandie, puis à Magny-les-Hameaux chez Raymond Bonheur. Albert Samain se joignit à Jammes et Bonheur pour visiter le château et les jardins de Versailles :

 

 

Albert Samain fut tel que je le connaissais, modeste et fier, plus effacé encore dans ce crépuscule. Il ressemblait à du soleil qui se cache.



Les Caprices du Poète, p. 25

Jammes ne revint à Paris que deux ans plus tard, en avril 1900. Il y vit, pour la dernière fois, un Samain que la maladie rongeait. C’est à cette ultime rencontre que pensera l’auteur de l’« Élégie seizième » (dans Le Deuil des Primevères, OPC, pp. 272-274). S’y trouve d’ailleurs, entre guillemets et en italiques (strophe 8), une citation du poème « La Sagesse » que Samain avait inséré dans Aux flancs du vase, ce recueil qu’il adressa à Jammes en décembre 1898 :

Mais je sais : Il est pour nous une autre contrée,
celle que les anciens nommaient Champs-Élysées
et dont, un soir d’avril, me parla un poète.
C’est là que, devisant, les amoureuses ombres
vont défiant « le Temps et l’Espace et le Nombre ».

En 1899, Albert Samain écrivit − mais Jammes n’a pu le lire car sa parution date de 1939 − un parfait éloge du poète d’Orthez et de son premier grand recueil :

Il était réservé à un poète perdu dans le fond des Pyrénées, là-bas, à Orthez, de formuler ce que d’autres tentaient d’exprimer systématiquement. Francis Jammes, dans une série de courts poèmes d’une coupe bizarre, d’une langue rude ou fruste, mais d’un accent profondément émouvant, raconta purement et simplement ses émotions devant les choses et le fit avec tant de sincérité nue et forte, que, du premier coup, toutes les têtes se tournèrent vers lui. Au milieu de la surchauffe intellectuelle où se desséchaient les esprits, ce fut comme un verre d’eau claire qu’on apportait, et tous burent avidement. Depuis, Jammes élargit son œuvre, y fit enter de plus en plus d’humanité, de bonté, de pitié. En même temps, par ce don de communiquer directement avec les choses, qui faisait son signe manifeste de poète, il introduisit dans la littérature mille détails, mille images, mille aspects d’une nature observée de première main. Son influence fut très vite considérable, et c’est de son côté que s’est orienté l’art le plus récent, en réaction logique contre l’haleine viciée des chapelles basses et des salons initiés.

 



De son côté, Francis Jammes a prodigué de nombreux et magistraux témoignages d’amitié à Albert Samain, surtout à sa mémoire par la force des choses. Il y a d’abord, et Samain vivait encore puisqu’il lui est envoyé le 31 juillet 1896, le poème intitulé « Silence… ». Ce poème paraîtra d’abord dans la Revue Blanche du 1er novembre 1896, puis, en 1898, dans De l’Angélus de l’aube à l’angélus du soir (OPC, p. 65) :
    

SILENCE

À Albert Samain

Silence. Puis une hirondelle sur un contrevent
fait un bruit d’azur dans l’air frais et bleuissant,
toute seule. Puis deux sabots traînassent dans la rue.
La campagne est pâle, mais au ciel gris qui remue
on voit déjà le bleu qui chauffera le jour.
Je pense aux amours des vieux temps, aux amours
de ceux qui habitaient aux parcs des beaux pays
riches en vigne, en blé, en foin et en maïs.
Les paons bleus remuaient sur les pelouses vertes
et les feuilles vertes se miraient aux vitres vertes
dans le réveillement du ciel devenu vert.
Les chaînes dans l’étable où l’ombre était ouverte
avaient un bruit tremblé de choquement de verres.
Je pense au vieux château de la propriété,
aux chasseurs s’en allant par les matins d’été,
aux aboiements longs des chiens flaireurs qui rampent…

Dans l’énorme escalier cirée était la rampe.
La porte était haute où les jeunes mariés,
en écoutant partir les grands-pères, riaient,
s’entrelaçaient et joignaient leurs jolies lèvres,
pendant que tremblaient, aux gîtes d’argent, les lièvres.

Que ces temps étaient beaux où les meubles-Empire
luisaient par le vernis et les poignées de cuivre…
Cela était charmant, très laid et régulier
comme le chapeau de Napoléon premier.

Je pense aussi aux soirées où les petites filles
jouaient au volant près de la haute grille.
Elles avaient des pantalons qui dépassaient
leurs robes convenables et atteignaient leurs pieds :
Herminie, Coralie, Clémence, Célanire,
Aménaïde, Athénaïs, Julie, Zulmire ;
leurs grands chapeaux de paille avaient de longs rubans.
Tout à coup, un paon bleu se perchait sur un banc.
Une raquette lançait un dernier volant
qui mourait dans la nuit qui dormait aux feuillages
pendant qu’on entendait un roulement d’orage.

C’est sans doute à ce poème que Rilke pense plus particulièrement dans la célèbre page des Cahiers de Malte Laurids Brigge où – sans le nommer – il dit toute son admiration pour Jammes : « C’est justement ce poète que j’aurais aimé devenir ».

Il y a ensuite, parue dans le Mercure de France du 1er octobre 1900, écrite juste après la mort d’Albert Samain, une lettre en vers qui deviendra l’« Élégie première » dans Le Deuil des Primevères (OPC, pp. 241-242).

Il y a également trois textes en prose, publiés au Mercure de France : en 1909, la préface au livre de Léon Boquet Albert Samain, sa vie, son œuvre ; en 1927, une nouvelle préface pour des Œuvres choisies ; en 1930, des pages dans Leçons poétiques.  

Il y a enfin une demi-page dans les Caprices du Poète et une belle correspondance, réunie et annotée par Jules Mouquet en 1946. Pendant un peu moins de cinq années, les deux poètes s’échangent leurs livres ou leurs articles et se confient l’un à l’autre. Leurs mères sont très présentes. Leurs amis aussi : Raymond Bonheur, Charles Lacoste, Charles de Bordeu, Arthur FontaineMais la mort rôde déjà : celle de la mère de Samain, celle du grand-père Bellot et… celle de l’amour. Jammes ne peut s’empêcher ni de nommer ni de pleurer Mamore. Immense est sa souffrance, dont il faut se souvenir qu’elle est consubstantielle à son « génie » et dont voici quelques fragments tirés d’une lettre (pp. 104-105) qu’il écrit fin décembre 1897 :

[…] après une nuit d’angoisse et de larmes amères où j’ai souffert tout ce que l’on peut souffrir quand on est moi […] car je suis comme une bête malade qui veut l’ombre.
Est-ce que c’est ça le génie ?
[…] mon cœur de paille, de ronce, d’amour et de pitié. […]

 



Au Poëte Samain. À mon ami Raymond Bonheur
Eugène Carrière, 19 aoüt 1900

Albert Samain est mort le 18 août 1900 à Magny-les-Hameaux. Eugène Carrière l’a peint le lendemain et a dédié ce portrait à Raymond Bonheur :

 

C’est une impressionnante ébauche, mais je n’admets point que l’on représente les corps que l’âme a quittés. Il y a pourtant, sur cette face de Samain, comme un reflet des visions qui adoucirent son agonie. Sa prunelle, me disait Carrière dans son langage un peu trop forcé peut-être, mais qui souvent portait loin, « était une vallée chavirée ».

Les Caprices du Poète, p. 108

 

Oui, cette mort d’un ami a inspiré à Francis Jammes l’un de ses très beaux poèmes : l’« Élégie première » écrite le 21 août 1900. Jammes, encore très affecté par sa rupture avec Mamore a composé 17 Élégies. Celle-ci est la plus tardive, mais sa place au seuil du Deuil des Primevères suffit à montrer combien la mort prématurée de l’ami affecta le poète d’Orthez :

 


ÉLÉGIE PREMIÈRE               

À Albert Samain

Mon cher Samain, c’est à toi que j’écris encore.
C’est la première fois que j’envoie à la mort
ces lignes que t’apportera, demain, au ciel,
quelque vieux serviteur d’un hameau éternel.
Souris-moi pour que je ne pleure pas. Dis-moi :
« Je ne suis pas si malade que tu le crois . »
Ouvre ma porte encore. C’est Orthez où tu es. Bonheur est là.
Pose donc ton chapeau sur la chaise qui est là.
Tu as soif ? Voici de l’eau de puits bleue et du vin.
Ma mère va descendre et te dire : « Samain… »
et ma chienne appuyer son museau sur ta main.

Je parle. Tu souris d’un sérieux sourire.
Le temps n’existe pas. Et tu me laisses dire.
Le soir vient. Nous marchons dans la lumière jaune
qui fait les fins du jour ressembler à l’Automne.
Et nous longeons le gave. Une colombe rauque
gémit tout doucement dans un peuplier glauque.
Je bavarde. Tu souris encore. Bonheur se tait.
Voici la route obscure au déclin de l’Été,
Voici que nous rentrons sur les pauvres pavés,
voici l’ombre à genoux près des belles-de-nuit
qui ornent les seuils noirs où la fumée bleuit.

Ta mort ne change rien. L’ombre que tu aimais,
où tu vivais, où tu souffrais, où tu chantais,
c’est nous qui la quittons et c’est toi qui la gardes.
Ta lumière naquit de cette obscurité
qui nous pousse à genoux par ces beaux soirs d’ Été
où, flairant Dieu qui passe et fait vivre les blés,
sous les liserons noirs aboient les chiens de garde.

Je ne regrette pas ta mort. Ta vie est là.
Comme la voix du vent qui berce les lilas
ne meurt point, mais revient après bien des années
dans les mêmes lilas qu’on a cru fanés,
les chants, mon cher Samain, reviendront pour bercer
les enfants que déjà mûrissent nos pensées.

Sur ta tombe, pareil à quelque pâtre antique
dont pleure le troupeau sur la pauvre colline,
je chercherai en vain ce que je peux porter.
Le sel serait mangé par l’agneau des ravines
et le vin serait bu par ceux qui t’ont pillé.

Je songe à toi. Le jour baisse comme ce jour
où je te vis dans mon vieux salon de campagne.
Je songe à toi. Je songe aux montagnes natales.
où nous disions des vers, tristes et pas à pas.
Je songe à ton ami et je songe à ta mère.
Je songe à ces moutons qui, au bord du lac bleu,
en attendant la mort bêlaient sur leurs clarines.
Je songe à toi. Je songe au vide pur des cieux.
Je songe à l’eau sans fin, à la clarté des feux.
Je songe à la rosée qui brille sur les vignes.
Je songe à toi. Je songe à moi. Je songe à Dieu.



Bibliographie : Une amitié lyrique. Albert Samain et Francis Jammes. Correspondance inédite, Introduction et notes par Jules Mouquet, Paris, Éditions Émile-Paul Frères, 1946.

 

Jacques Le Gall