TOULET, Paul-Jean (1867-1920)

 


Portrait de P.-J. Toulet, par S. de Clausade
Médiathèque Pau, cote 250450

Quelques très brefs rappels…

Paul-Jean Toulet naît à Pau le 5 juin 1867 et perd sa mère à sa naissance. D’abord confié à son grand-père et à un oncle, il poursuit une scolarité assez mouvementée à Pau (chez les Dominicaines de la rue Tran puis au lycée), Bayonne et Saintes. Bachelier, il s’embarque pour l’île de France (Maurice, aujourd’hui). Il y séjournera trente-quatre mois (1885-1888), menant la vie des jeunes dandys créoles. De là ce goût de l’exotisme qu’il partagera avec Jammes.

Il commence un Journal (qu’il abandonnera vite) et lit beaucoup (Stendhal demeure son homme). Il passe ensuite (1888-1889) près d’un an à « Alger, ville d’amour », publie ses premiers articles dans La Vigie algérienne et s’essaie au théâtre.

En 1889, il retrouve son Béarn natal pour neuf années. Il écrit peu mais accumule lectures et plaisirs divers. Il en dira quelques mots à Tristan Derème, cet autre grand poète né en Béarn :

[…] à Pau, où j’ai goûté  jadis ce fuyant plaisir de vivre… Les filles y ont de la politesse et de la vassalité ; et les horizons en sont tels qu’on voit bien que le bon Dieu s’en est mêlé Soi-même, au lieu de les faire faire par ses domestiques, […]

 


Buste de Toulet, par Swiecinski
Médiathèque Pau, cote PHA47

 

 

En 1898, s’installe à Paris. Là, il travaille pour Willy, collabore à de nombreuses revues, se fait des amis (dont Curnonsky), fréquente les salons mondains et les boudoirs demi-mondains qu'il évoque dans Mon amie Nane. En quelques semaines, il achève son premier roman : Monsieur du Paur, homme public, qui paraît fin 1898. Un voyage à Londres lui fait rencontrer Arthur Machen (dont il traduira Great God Pan) et Bella (« Princesse moins lointaine/ Que son mari le capitaine/ Qui n’était jamais là… »). Il écrit Le Mariage de don Quichotte, qui passe inaperçu. De novembre 1902 à mai 1903, il effectue un voyage qui le mène jusqu'en Indochine. L’opium remplace le gandia de Maurice. Il retravaille à La Jeune Fille verte.


Contrerimes, Médiathèque A Labarrère Pau, cote Ms236

Il quitte définitivement Paris en 1912 pour s'installer chez sa sœur, à Saint-Loubès (Gironde), au château de la Rafette où grince le « fer changeant » d’une girouette, puis à Guéthary, au bord de l’Océan, où il se marie. Ses dernières années sont assombries par la maladie. Il recopie les Pensées sauvages qu’il avait publiées dans La Vie parisienne et qui deviendront Les Trois impostures. Il polit et repolit ses Contrerimes. Il écrit Comme une fantaisie ou Béhanzigue. Un groupe de jeunes poètes, dont Tristan Derème, Francis Carco, Jean Pellerin, Jean-Marc Bernard, Léon Vérane, s'intituleront « poètes fantaisistes ».
Réunies seulement en 1916, les Contrerimes de Toulet ne seront publiées que quelques mois après la mort du poète le 6 septembre 1920, maison Etcheberria, à Guéthary. Le manuscrit des Contrerimes est conservé à la Médiathèque Intercommunale André Labarrère sous la cote Ms236.

 

Paul-Jean Toulet, « ce jeune dieu, à la couleur de miel », apparaît surtout dans quatre textes et dans huit lettres (7 + 1) de Francis Jammes :

Dans Les Caprices du Poète (1923), le mémorialiste en parle comme d’« un ami parfait » dont l’œuvre « osée » se signale par des rythmes qui « surpassent parfois les plus purs et les plus savants de la Pléiade ». Et il en fait le portrait suivant :


Paul-Jean Toulet en 1892
(Cl. Meyer)


Toulet, c’était Rolla, un Rolla mince, élancé et blond, à la barbiche vénitienne, au rictus amer et railleur, un Rolla qui s’est longtemps penché sur Marion, mais que la Lucie a fait pleurer, s’agenouiller et prier dans la brise de ses voiles de communiante.

 

Sur son très insolent ami, Jammes a d’autre part écrit un sonnet qui fut publié dans Le Manuscrit autographe, de septembre-octobre 1927 et qui a été repris dans OPC, p. 1475 :

Au bout d’un vers à quoi faire rimer Salies
Qu’on prononce Salisse au pays de l’Albret ?
La rime soit pour l’œil ! Mais aussi bien Toulet
À Toulette répond, Béarn qui les allies !

Quoi qu’il en soit, Toulet avait, de ces saillies
Dont les plus sots buveurs parfois il harcelait,
Poursuivi l’un d’entre eux, lui disant qu’il voulait
Vider bien plus que lui les coupes jusqu’aux lies.

Ce fut plus qu’il n’en faut pour amener un duel
Par qui l’on eût pu voir deux familles en deuil.
Toulet, sans le vouloir, fit une égratignure

À l’autre dont se mit un témoin en émoi,
Disant : Monsieur Toulet, dans une autre aventure,
Sachez que vous aurez plutôt affaire à moi !


 

 


Lettres de Jammes à Toulet, Ms217

 

Dans Leçons poétiques (1930), Jammes fait naître l’amitié vers 1894 : « nous avons quelque vingt-six ans chacun… ». De fait, adressée à Carresse (Basses-Pyrénées), la première lettre connue de Jammes à Toulet date du 22 janvier 1894. Comme l’écrit Jean Goasguen dans la Revue Régionaliste des Pyrénées (nos 185-186, janvier-juin 1970), les six autres lettres conservées à Pau (Ms 217) montrent « une qualité d’amitié, une estime réciproque entre deux écrivains de tempéraments fort différents ». Une certaine distance subsista mais les quelques rencontres (à Pau, à Orthez et même à Bagnères-de-Bigorre) et les échanges littéraires ne furent pas sans laisser des traces profondes. La lettre que Jammes adresse à Mme Toulet après la mort de son mari en témoigne :

 

 

Il y eut toujours, bien que la vie nous ait tenus assez éloignés l’un de l’autre, une véritable amitié entre votre cher mari et moi. L’absence même où j’étais de lui ne fit que confirmer cette amitié, car dans la solitude où je vis, le souvenir rend les hommes singulièrement présents.

 

Dans le premier chapitre (p. 18) du Patriarche et son troupeau (écrit en 1926, publié en 1948), Toulet – associé à Pau et sans doute à la terrasse du Café « Champagne » sur la Place Royale – fait, si l’on peut dire, une dernière apparition, toute de mélancolie. Impossible – in absentia – de ne pas entrevoir la « silhouette de délicat échassier » (lettre du 3 septembre 1904), de ne pas deviner le long pli de l’âme et l’esprit « d’une délicatesse infinie » (lettre du 30 octobre 1899), de ne pas penser au style « d’une pureté admirable ». Le noctambule s’est fondu dans la nuit, mais « l’hiéroglyphe obscur » a laissé la trace de son passage et il est là :

Là, dans cette ville de Pau, j’ai compté des cœurs fidèles. Ils n’y sont plus, ou ils ont cessé de battre. A cet endroit de la terrasse où s’asseyait, avec moi, Toulet, il n’y a plus que deux chaises vides.
 




Paul-Jean Toulet sur son lit de mort - 6 septembre 1920, Médiathèque A. Labarrère Pau, cote 240315

 

 

Mourir non plus n’est ombre vaine,
La nuit, quand tu as peur,
N’écoute pas battre ton cœur :
C’est une étrange peine.

Contrerime LXX


 

 

Henri Martineau est mort avant d’avoir pu publier son travail sur Francis Jammes et Paul-Jean Toulet. Ce travail reste donc à faire.

Mais c’est à Henri Martineau que Francis Jammes a dédié la belle Leçon poétique qu’il a consacrée à son noble ami Paul-Jean Toulet. En voici le début (un portrait essentiellement physique) et la fin (particulièrement émouvante) :


Paul-Jean Toulet à 25 ans
À la terrasse du café Champagne, place Royale, à Pau, Toulet maigre et long est assis, jambes croisées, les pieds dans des sandales blanches, les mains jointes enserrant son genou droit. Il est tellement replié sur lui-même qu’il a l’air bossu et que son estomac s’appuie sur le genou que j’ai dit.
Cependant, par un effort en sens contraire, sa tête se relève, la barbiche blonde apparaît – comme d’un serpent conventionnel dans une fable. Et, peu à peu, ses gros yeux bleus de jeune fille vous fixent de sous l’étroit béret basque rabattu sur le front. La lèvre, d’une minceur extrême, se crispe. Il sourit, m’invite à m’asseoir devant son absinthe. Il sort du lit. Il est cinq heures après-midi. C’est être, pour lui, matinal.
Il est gentil. Il me parle de mes vers. Il n’en écrit pas, ou, du moins, il ne les produit pas encore. Nous avons quelque vingt-six ans chacun.
Toujours dans la même attitude, le dos arqué, le genou bandé par ses mains, il se balance d’arrière en avant, et d’avant en arrière, sur son seul centre de gravité. Parfois, il ouvre la bouche et la referme sans mot dire. Il regarde évoluer, près de la statue d’Henri IV, deux ou trois professionnelles qui ont fait le bonheur de trois générations – la spécialité de Pau qui aime ses vieilles habitudes.

[…]

Quoi qu’il en soit, il a merveilleusement compris, aimé la belle nature, au sortir du casino, à l’aube, quand les chats s’aiment sur la mansarde ardoisée où dort une midinette.
Aima-t-il ? Il aima les femmes de tout son corps, de toute sa fantaisie, de tout son dédain, même de toute sa reconnaissance, mais point de tout son cœur qu’il réserva pour la noblesse de l’homme.
Souffrit-il ? Beaucoup, parce qu’il était vraiment poète.
Crut-il ? Sur ce point j’ai sa parole et celle d’un noble ministre de Dieu qu’il appela, bien des années avant sa mort pour l’absoudre, et qui me dit, après l’avoir entendu : « C’est l’homme d’honneur. »
Peu m’importe le pharisaïsme de gendelettres qui basent leur opinion contraire sur quelques faiblesses, une santé délicate qui, parfois, eut recours aux beaux pavots qu’il avait vus rutiler enfant, dans la plaine de Billères, et qui avaient pâli comme lui.
Fut-il maître de notre langue et de notre poésie ?
Toulet fut un grammairien, mais un grammairien de génie. J’en appelle à la savante et brève structure de sa strophe, à la souplesse de sa syntaxe, en vers et en prose, à des raccourcis qui révèlent une haute culture classique, à la sobriété qui intensifie chez lui la sensation, prolonge le charme parfois trop licencieux d’un esprit du XVIIème, à la sonorité de cristal de son clavecin.
… Car Toulet joue du clavecin, mais il en joue comme Mozart.

Leçons poétiques, Paris, Mercure de France, 1930, pp. 173-183

 

Jacques Le Gall