Orthez (décembre 1888 - août 1921)

 


Atteint de maladie cardiaque, le père de Francis Jammes comprit qu’il ne tarderait pas à mourir et demanda à être enterré à Orthez. Sa veuve et ses deux enfants quittèrent donc Bordeaux pour cette petite ville au charme mélancolique.

Orthez : Place Saint-Pierre
Fonds Association F. Jammes, Orthez

Orthez : La "Lyre orthézienne"
Fonds Association F. Jammes, Orthez

Orthez : Café des Halles et Boulevard des Pommes
Fonds Association F. Jammes, Orthez

Au début, le jeune homme triste retrouva l’antique demeure de la rue Saint-Pierre qui avait marqué son enfance. Peu à peu, il sut goûter la paix des lieux, « la tristesse morne, les rues aux boutiques obscures, l’usure des seuils, le ruisseau des tanneurs, le gave qui creuse les rocs, luit, tourne et file ». Il rechercha aussi la compagnie de «gens très simples» qui lui communiquèrent leur équilibre, quoiqu’ils fussent en général fort différents de lui, étrangers en particulier à son goût pour la poésie.

Orthez : Rue Saint-Pierre
Fonds Association F. Jammes, Orthez

 

Je me sentais sauvé par cette oasis de six mille habitants que la Providence avait placée sur ma route au moment que mon dromadaire s’enlisait dans le chott.

L’Amour, les Muses et la Chasse, pp. 123-124

 

 

Feuilleter le carnet MOI
Carnet MOI
Médiathèque A. Labarrère, Ms267

La pêche, la chasse et l’herborisation remédièrent à l’ennui d’un stage d’ailleurs bref et très intermittent que sa mère lui voulut faire accomplir chez Maître Estaniol, l’une des figures du Cercle d’Orthez. Francis Jammes continua de pratiquer « l’école buissonnière » qu’il avait déjà préférée à celle des pions et des régents. La mère comprit son fils et ne contraria pas le stage de « poète aux champs » de celui dont elle savait, désormais, qu’il remplissait de poèmes un petit carnet intitulé MOI (Ms 267).

L’affectueux tête-à-tête de la mère et du fils dura seize ans. Surveillance d’une métairie, fréquentation du Cercle d’Orthez, échappées dans une nature vallonnée et vivifiante, c’était la partie visible de l’existence du jeune homme.  Mais ce qui donnait un sens à sa vie, c’était, comme le dira Robert Mallet, « la maturation d’un tempérament poétique » : des lectures décisives (« Tolle et lege », écrit saint Augustin) et l’écriture de poèmes (tenus secrets).

Chaque fois qu’il rentrait à Orthez, retour de quelque excursion sur la Côte basque ou en Espagne, mieux encore d’un voyage plus lointain et exceptionnel (Paris en 1895, l’Afrique du Nord en 1896), Francis Jammes éprouvait la même joie, celle de retrouver son « morne et pieux Béarn », la quiétude et même la tristesse d’une bourgade de six mille âmes dans laquelle il se refaisait une santé physique et morale, la solitude d’une chambre qui le mettait à l’abri de l’agitation et des modes :

Ms 6, Médiathèque J-L. Curtis OrthezMs 6, Médiathèque J-L. Curtis Orthez

 

Cette vie est très douce, continue, simple, comme les coqs de zinc qui, au sommet des toits, indiquent le vent de pluie. Je suis dans ma chambre. Ma chienne fidèle dort à mes pieds, tout est calme autour de moi et je me sens très isolé. Je vais allumer ma pipe et songer doucement… Cette solitude donne une âme très simple et très compliquée.

Fragment d’un Journal (1896)

Car l’âme du jeune homme n’était pas seulement « très compliquée », elle était très malade.


Nombreuses sont les déclarations de reconnaissance et d'amour que Jammes adresse à Orthez :


Mon lit est blotti entre ce grain de sable : les Pyrénées, et cette goutte d’eau :
l’Océan-Atlantique. J’habite Orthez.
Mon nom est inscrit à la Mairie et je m’appelle : Francis Jammes.


Pensée des jardins (« La sécurité dans la tempête »)

Orthez m’a rendu la santé, peut-être même dirai-je la vie.





Pont-Vieux à Orthez

Fonds Association F. Jammes, Orthez

 

 

Orthez ! Orthez ! pourtant j’aimais au clair de lune
Ton pont où le démon le soir cherchait fortune.
Ta Paroisse Saint-Pierre a béni mes défunts,
Baptisé mes enfants, communié quelques-uns.
J’ai suivi le dais d’or sur la route fleurie,
Le cœur chantant avec tes Filles-de-Marie.
Pourtant, lorsque je songe à toi, ville des morts,
Je sais bien que je t’aime et que moi seul ai tort.

Ma France poétique, OPC, p. 917


"Orthez !"

Tel est le dernier mot que Jammes semble avoir prononcé…

Ms 256, Médiathèque J-L. Curtis OrthezMs 256, Médiathèque J-L. Curtis Orthez

 

Jacques Le Gall