Ms218 - Un Jour (1895)


Manuscrit autographe (22 ff. + 2 ; dim : 21,5 x 17 ou 19 x 15), non signé, non daté, mais complet. Encre et crayon de couleur. La page 7 est une copie par Mme Francis Jammes (non numérisée).

Ce manuscrit a appartenu au peintre-écrivain Bernard Roy, qui illustra Pensée des jardins en 1925 et échangea avec Jammes une correspondance pleine de fantaisie entre 1919 et 1937. Acquisition par l’Association Francis Jammes en 1989.

En avril 1895, Francis Jammes passa trois semaines à Abos, chez son ami Charles de Bordeu. Il s’y sentit comme soulevé par un violent souffle lyrique. De retour à Orthez, il écrivit d’un trait les quatre scènes du poème dramatique qu’il intitula Un Jour :

 

C’est au cœur du mois d’avril 1895 que je fus envahi. Je ne peux trouver que ce mot pour exprimer ce que je voudrais dire. Une explosion simultanée de toutes mes puissances lyriques se produisit en moi. Je ne sais comment je ne suis pas mort de ce souffle dont une aile violente semblait me frapper, et dont mon poème Un Jour est né. Toutes les fontaines, tous les ruisseaux, tous les angélus, toutes les clarines chantèrent dans mon âme, des lilas fleuris s’y épaissirent jusqu’à faire la nuit, des étoiles s’y levèrent, puis pâlirent, laissant l’aube en pleurs lui succéder, et le plein midi s’y étala.

L’Amour, les Muses et la Chasse, p. 183

Sept personnages : le poète (vingt-six ans comme Jammes), son père (il n’était plus là en réalité), sa mère (« Elle est la mère qui t’aime, celle dont tu es né parce que Dieu l’a voulu »), sa fiancée (rêvée), la servante (immémoriale),  la chienne (une sœur de Flore) et une jeune fille en blanc : l’âme du poète (de lui seul entendue).

Le décor : une maison campagnarde et son « jardin bleu », frugale et fleuri, près d’Angaïs (et donc d’Assat). Dans la salle à manger, une table, un buffet, des plats suspendus au mur, une carabine (le poète chasse) et des capucines (pour la rime et le rapport de couleurs avec l’arrosoir vert). Dans la cuisine, tamis aux murs, lard au plafond, vieille horloge à balancier de cuivre, cheminée immense, chandelles en résine ou en suif.

Le temps : estival et torride (c’est le temps qu’il fait). D’abord à onze heures du matin (scène 1), puis à trois heures de l’après-midi (scène 2 : « la canicule flambe »), à la nuit tombée (scènes 3 et 4 : les étoiles sont « pareilles à des éclats de givre »). Donc, comme l’annonçait le titre, « Un Jour » (c’est le temps qui passe).

L’action : aucune. Mais tout Jammes est là, réduit si l’on veut à sa plus simple expression, si simple et sans aucun doute si sincère qu’il peut recourir sans risque aux trivialités (on trouvera par exemple un « foutre le camp », il est vrai au subjonctif) et à l’incantation (les savants parleraient d’anaphore). « Le bleu dort sur la campagne aux maïs jaunes ». Le bonheur est à portée de main, en dépit de la pauvreté et de l’anonymat, de la mort elle-même qui frappe les animaux comme les hommes. « L’âme du poète, personnage principal, symbolise la poésie qui, purifiant les pensées, rend généreux les cœurs », écrira Robert Mallet. Elle entoure, protège, inspire, illumine. En Dieu. La dernière scène ne comporte que deux mots : « Des cloches… » (en remplacement de « Des vaches… » dans le manuscrit).

Francis Jammes a toujours cru aux anges, aux anges gardiens. À la force de la souffrance et de l’Amour. À la puissance des sources et de la prière. Dans l’œuvre de Jammes, Un Jour scelle une nouvelle alliance entre la parole poétique et la parole divine.

 

 

J’aime et je souffre.
[…]
À genoux ! Dieu est grand ! Il parle à la terre.
Les sources prient jour et nuit. Fais comme elles.




André Gide lut Un Jour avec la plus grande attention et le fit lire à Henri de Régnier. Il rendit son verdict dans une lettre à Jammes de mai 1895 :

[…] je lisais toujours et de nouveau votre pièce qui est une des plus déconcertantes que je connaisse – et je ne savais absolument pas que vous en dire. Vos plus beaux vers s’y trouvent, et vos plus volontaires gaucheries ; vos émotions les plus humblement adorables et une peut-être un peu trop grande conscience d’elles qui chez tout autre que chez vous les étoufferait ! Comment exprimer cela !... cette pièce, si une de ton et d’émotion, si naïve admet ou même présuppose une intelligence très lettrée et subtile qui n’a pu supporter en votre cervelle la naïveté comme compagne qu’après s’être étonnée d’elle.

 

L’été 1895, Gide proposa le manuscrit à Alfred Vallette et prit à sa charge les frais de cette publication, d’abord assez confidentielle (319 exemplaires).

Francis Jammes rendra publique sa reconnaissance dans son « Élégie onzième » (datée du 25 janvier 1899).  Il y charge une jeune fille de fleurir sa tombe et l’adjure de ne pas oublier Gide :

… en souvenir de Gide, des narcisses
car c’est lui qui paya l’édition d’Un Jour

 

L’achevé d’imprimer au Mercure de France date du 30 septembre 1895. Il comprenait, en plus du poème dialogué, dix-neuf poèmes qui seront par la suite incorporés à De l’Angélus de l’aube à l’Angélus du soir en 1898. Repris dans OPC, pp. 208-223.

 

Jacques Le Gall