Ms58 - Alouette (1934-1935)

 

 

Manuscrit autographe complet (77 ff. ; formats et papiers divers), signé, daté (février 1935). Encre et crayon. Il ne s’agit pas d’un premier jet, mais d'une version non définitive du poème. Les variantes sont nombreuses par rapport au texte d’abord publié par la Nouvelle Revue française (1er mars, 1er avril, 1er mai 1935), puis inséré dans De tout temps à jamais (Éditions Gallimard, 1935).

Télécharger le Ms 58 en PDF

La campagne d’écriture de ce long poème a duré moins de deux mois. Elle s’étend du 26 décembre 1934 au 13 (?)  février 1935.


Première page du manuscrit

Dernière page du manuscrit

Alouette se compose de six Chants, de quatorze laisses chacun. Chaque laisse compte douze vers décasyllabiques, strictement assonancés. Cette structure métrique et rythmique rapproche le poème des chansons du Moyen Âge, par exemple des Lais de Marie de France.

Comme indiqué dans la version imprimée (cette note préliminaire ne figure pas dans le manuscrit), le poète est parti d’une légende lue dans le Journal d’Eugénie de Guérin : « N.B. – Un écho, noté en peu de lignes par Eugénie de Guérin, d’une légende albigeoise qu’elle situe en 1550, m’a inspiré Alouette. »

 

 

Voici ces lignes qu’Eugénie de Guérin écrit à l’intention de son frère Maurice :

Pourquoi ne continuerai-je pas de t’écrire, mon cher Maurice ? Ce cahier te fera autant de plaisir que les deux autres, je continue. Ne seras-tu pas bien aise de savoir que je viens de passer un joli quart d’heure sur le perron de la terrasse, assise à côté d’une pauvre vieille qui me chantait une lamentable complainte sur un événement arrivé jadis à Cahuzac. C’est venu à propos d’une croix qu’on a volée au cou de la Sainte Vierge. La vieille s’est souvenue que sa grand-mère lui disait qu’autrefois on lui avait dit que, dans la même église, il avait été fait un vol plus sacrilège encore, puisque ce fut le Saint Sacrement qu’on enleva un jour qu’il était seul exposé dans l’église. Ce fut une fille qui, pendant que tout le monde était aux maisons, s’en vint à l’autel et, montant dessus, mit l’ostensoir dans son tablier et s’en alla le poser sous un rosier dans un bois. Les bergers qui le découvrirent l’allèrent dénoncer, et neuf prêtres vinrent en procession adorer le Saint Sacrement du rosier et le reportèrent à l’église. Cependant la pauvre bergère fut prise, jugée et condamnée au feu. Au moment de mourir, elle demanda à se confesser, et fit au prêtre l’aveu du larcin ; mais ce n’était pas qu’elle fût voleuse, c’était, dit-elle, pour avoir le Saint Sacrement dans la forêt. « J’avais pensé que sous un rosier le bon Dieu se plairait aussi bien que sur l’autel ». Á ces paroles, un ange descendit du ciel pour lui annoncer son pardon et consoler la sainte criminelle qui fut brûlée sur un bûcher dont le rosier fut le premier fagot. Voilà ce que m’a chanté la mendiante que j’écoutais comme un rossignol. Je l’ai bien remerciée, puis je lui ai offert quelque chose pour la payer de sa complainte. Elle n’a voulu que des fleurs : « Donnez-moi quelque brin de ce beau lilas ». Je lui en ai donné quatre, grands comme des panaches, et la pauvre vieille s’en est allée, son bâton d’une main, et son bouquet de l’autre, et moi dedans avec sa complainte. »

 

Comment Francis Jammes a-t-il adapté cette « légende du Rosier » dans Alouette ? D’abord, il a fait du personnage éponyme un mixte de Bernadette Soubirous, la bergère bigourdane, et de Jeanne d’Arc, la bergère lorraine : pour lui, deux héroïnes dont le sang charrie la vie champêtre dans ce qu’elle a de plus pur et de plus grand. Ensuite, il a fait intervenir un autre personnage pour lequel sa dilection jamais ne faillit : l’humble, l’ombreux saint Joseph.

Chez Jammes, Alouette est orpheline depuis que ses parents ont été foudroyés alors qu’elle avait à peine cinq ans. Pendant une dizaine d’années, saint Joseph descend du ciel pour soigner l’enfant au nom d’oiseau et de matin verticaux. À quinze ans, la bergère ne quitte la hutte où elle vit que pour faire paître son troupeau et se rendre à la messe du village voisin. Appelée par le ciel, elle refuse l’amour terrestre et les assiduités d’un pâtre nommé Antoine. Saint Joseph, pourtant, ne vient plus la visiter. Au surplus désespérée de voir trop souvent l’église vide et Jésus comme abandonné dans son tabernacle, la jeune bergère dérobe l’Hostie et l’installe dans l’autel forestier qu’elle a confectionné. Dénoncée par le jeune pâtre jaloux, elle est arrêté, jugée et condamnée au bûcher. Heureusement et même miraculeusement – car Francis Jammes croyait au miracle – saint Joseph, sous les traits d’un « vieux routier », descend de nouveau du ciel et sauve l’enfant qu’il reconduit vers la sylve protectrice où chantent les oiseaux.

Chez Jammes, saint Joseph est bien, aux côtés d’Alouette, l’autre grande figure du poème :


Mais Alouette en sa hutte restait.
J’ai dit comment parfois joseph venait
Comme un aïeul débonnaire et veillait
Sur le troupeau quand elle s’absentait,
Quand vers le bourg son pied léger volait,
Fraîche et frisée ainsi que l’est l’œillet
Dont la montagne orne son vert corset.
Le charpentier de Dieu la protégeait :
Le toit tenait même quand il neigeait.
En cet endroit personne ne passait
Sinon un pâtre encore tout jeunet
Venu de loin pour couper du genêt.

             (Chant IV, strophe III)

Car saint Joseph habite le mystère :
Il est dans l’ombre et ne se montre guère
Que dans cette ombre et à de pauvres hères.
Il a voulu que toute sa lumière
Fût pour Marie et il reste en arrière.
Quand l’âne trotte avec dessus la mère
Tenant l’enfant il reçoit la poussière.
Il fait silence. Et quand on va refaire
Ce que l’on vit une fois au Calvaire
Par quoi Jésus a sauvé notre terre
Lui qui fut juste et remplaça le Père,
Son nom s’efface, il a voulu se taire.

             (Chant IV, strophe XIII)


Jammes (on ne saurait lui donner tort) considérait Alouette comme un « sommet » qu’il avait atteint en sa soixante-septième année. C’est sur ce satisfecit qu’il termine, en 1935, la vengeresse préface qui surplombe De tout temps à jamais.

La numérisation n’a pas respecté l’ordre du texte et donc le déroulement de l’histoire. Elle se présente de la façon suivante :

  •    Chant V : 12 ff.
  •    Chant VI : 14 ff.
  •    Chant IV : 13 ff.
  •    Chant III : 14 ff.
  •    Chant I : 11 ff.
  •    Chant II : 13 ff.


Conservé à Orthez, un dossier préparatoire à la publication d’Alouette n’a pas été numérisé. En revanche, deux pièces concernant ce beau poème sont désormais conservées à Pau. D’une part, des épreuves dactylographiées avec corrections autographes et signature (P : Ms 446). Et surtout, acquis le 28 avril 2014, un manuscrit autographe de premier jet et de travail, signé, daté « Hasparren 1934-1935 » (P : Ms 641).


Ce manuscrit se présente sous la forme de deux cahiers d’écolier petit in-4 à papier ligné de 86 feuillets, soit 60 pages plus un contreplat, et 30 pages (le reste vierge), couverture moleskine noire, sous chemise demi-maroquin rouge, étui. Ce manuscrit est écrit presque entièrement à l’encre noire au recto des feuillets. Souvent sous l’encre noire se devine une première esquisse au crayon parfois à peine effacée. Le premier contreplat porte cette note liminaire (une autre version plus courte est esquissée sur la page de titre) qui confirme l’origine d’Alouette :

« Une fille fut condamnée au bûcher pour avoir emporté le Saint-Sacrement dans la forêt, sous un rosier, afin qu’il ne restât plus prisonnier au Tabernacle. Mais un ange apparut qui dit à la fille « Monte au Ciel, âme innocente ».

Chronique albigeoise de 1500 ( ?).

Ce simple renseignement, ce fragment recueilli par Eugénie de Guérin d’une légende aujourd’hui perdue, m’a inspiré ce poème d’un art primitif que je ne cesse de poursuivre depuis 1888.

En tête de chaque cahier, Jammes a inscrit au crayon ses nom et adresse : « Francis Jammes Hasparren B. Pyr. » En tête du poème, le titre primitif (Le Saint-Sacrement dans la forêt) a été biffé et remplacé par Alouette. En marge de la première strophe, Jammes a noté au crayon : « Cette strophe et la suivante ont été écrites le 31 décembre 1934 entre 5h et 7h du matin ». D’autres datations se trouvent en marge de I, XII et XIII ; II, II à XII ; III, II à VI, XI  à XIV et V, XI. À la fin de la dernière strophe, Jammes a noté, avant de signer : « Achevé le 13 février 1935 ».

 

 

Le poème Alouette a été repris dans l’Œuvre poétique complète de 2006 (OPC, pp. 1111-1140).

 

Jacques Le Gall