Le Jammisme et le rôle du poète

 


La poésie de Francis Jammes rompt de façon spectaculaire avec les écoles poétiques qui dominent (et s’essoufflent) à l’extrême fin du XIXème siècle. En particulier avec le symbolisme qui, lui-même, avait voulu s’émanciper d’un romantisme profus et s’opposer au naturalisme (dominé par Zola) comme au formalisme parnassien. Dès son apparition, le symbolisme (Mallarmé ne se posa jamais en chef d’école) fut quant à lui un mouvement dont le substrat philosophique ne pouvait produire ni unité de pensée ni unité de forme. À son déclin, sans qu’on puisse s’en étonner, il s’effrita en écoles à retentissants manifestes que Robert Mallet a malicieusement recensées :

  • en 1887, le vers-librisme de Gustave Kahn et l’instrumentisme de René Ghil ;
  • en 1888, le romanisme de Jean Moréas ;
  • en 1890 et 1891, le magnificisme de Saint-Pol Roux, le magisme de Joséphin Péladan et le socialisme de Rodolphe Darzens ;
  • en 1892, l’anarchisme de Laurent Tailhade et Félix Fénéon ;
  • en 1893, le paroxysme de trois Belges : Verhaeren (le poète du mouvement), Eekhoud (son romancier) et Mockel (son théoricien) ;
  • en 1895, l’ésotérisme de Victor-Émile Michelet et d’Édouard Schuré ;
  • en 1896, le naturisme de Saint-Jean de Bouhélier (qui tenta d’abord, mais en vain, d’annexer Francis Jammes).

    
En janvier 1897, dans la chambre grise de la Maison Sarrailh, à Orthez, Francis Jammes écrit son « manifeste jammiste ».

 


Un manifeste littéraire de Francis Jammes : Le Jammisme. Mercure de France, 1987. Source : BNF

 

 




Sans doute ce manifeste répond-il d’abord et surtout au naturisme et à son fondateur. Une lettre à Gide du 20 janvier 1897 montre que son impulsif signataire regretta tout de suite la publicité que pouvait lui faire ce mouvement de colère. Par deux canaux différents, il tenta d’empêcher la publication son texte :

Je suis un âne et je viens de commettre une ânerie. […] J’ai envoyé, hier, à Vallette un petit manifeste cocasse et très spirituel que me suscita, sans que je l’y nomme, la rosserie de Bouhélier envers toi et Fort. […] Je viens d’envoyer, aujourd’hui, 20, une dépêche à Vallette pour qu’il me renvoie ce manifeste où j’ai l’air de me tailler une réclame personnelle. […] Va au Mercure immédiatement t’assurer que Vallette m’a renvoyé cela ; et que je n’ai rien à craindre.

 

En vain. Le directeur du Mercure de France n’obtempéra pas. La fantaisie du texte lui parut prometteuse pour la revue et pour un poète en devenir, au demeurant déjà reconnu en France (par Gide, Mallarmé, Henri de Régnier, Edmond Jaloux, Henri Ghéon…) et en Belgique (voir la revue bruxelloise Le Coq Rouge et l’article de Georges Rency…). Le manifeste jammiste fut rendu public en mars.

Que dit-il, et de quelle manière ?

Le poète y défend d’abord – et sérieusement –  l’idée « que la vérité est la louange de Dieu » puis que « toutes choses sont bonnes à décrire lorsqu’elles sont naturelles ». Sa colère n’est pas feinte. Mais, c’est l’un des traits de son caractère, Jammes éprouva l’envie de se moquer des bruyantes et pléthoriques écoles qui tentaient d’occuper le devant d’une scène littéraire surchauffée. Et c’est en souriant qu’il prend congé au septième et dernier paragraphe de sa profession de foi :

Et comme tout est vanité et que cette parole est encore vanité, mais qu’il est opportun, en ce siècle, que chaque individu fonde une école littéraire, je demande à ceux qui voudraient se joindre à moi pour n’en point former, d’envoyer leur adhésion à Orthez, Basses-Pyrénées, rue Saint-Pierre.

 

Mi-sérieux mi-plaisant, ce manifeste – comme Alfred Vallette l’avait pressenti –  attira vers Jammes la sympathie de lecteurs nombreux et parfois influents comme Adrien Mithouard, le fondateur d’une revue intitulée Le Spectateur catholique à laquelle collaboraient déjà Léon Bloy, Maurice Barrès, Georges Clemenceau, Juliette Adam...

À vrai dire, avec Robert Mallet, on a cependant tout lieu de penser que « le manifeste essentiel du jammisme » date plutôt de l’année suivante (1898) et qu’il faut aller le chercher dans la Préface du premier grand recueil, De l’Angélus de l’aube à l’Angélus du soir :

Mon Dieu, vous m’avez appelé parmi les hommes. Me voici. Je souffre et j’aime. J’ai parlé avec la voix que vous m’avez donnée. J’ai écrit avec les mots que vous avez enseignés à ma mère et à mon père qui me les ont transmis. Je passe sur la route comme un âne chargé dont rient les enfants et qui baisse la tête. Je m’en irai où vous voudrez, quand vous voudrez.
    L’Angélus sonne.

 

Obéissance à un ordre supérieur et antérieur (divin et familial), lyrisme puisant à deux sources (la souffrance et l’amour), vocabulaire de tous les jours (et simplicité de la forme), note catholique (son égrènement quotidien dans l’œuvre comme dans la vie), l’essentiel du « Jammisme » est bien là. Les poèmes rassemblés dans De L’Angélus de l’aube à l’Angélus du soir sont la parfaite illustration de ces quelques lignes. Immédiatement et inséparablement repérables, les traits les plus marquants du recueil pourraient être les suivants :

  • la sincérité ;
  • le triomphe de la sensibilité ;
  • un sentiment religieux inspiré par la beauté de la Création ;
  • l’amour de la nature (en particulier pour les animaux) ;
  • la sympathie (au sens étymologique) pour les humbles et les souffrants ;
  • une dilection toute particulière pour les jeunes filles ;
  • un don d’observation d’une grande acuité ;
  • un goût atavique pour l’ailleurs et l’exotisme ;
  • le sentiment d’avoir vécu une vie antérieure ;
  • une compréhension instinctive de la vie rustique ;
  • un style simple et direct, une langue familière, des images simples, une suite de notations immédiatement perceptibles ;
  • la propension à disséminer partout des portraits de l’artiste par lui-même.


Le retour à la foi, c’est encore Robert Mallet qui l’écrit, ne provoquera pas de cassure dans la ligne de l’œuvre mais un infléchissement de la courbe. Il est injuste d’opposer, selon la formule d’Anna de Noailles, « la rosée de Francis Jammes à son eau bénite », et donc de reléguer aux oubliettes tout ce qui est postérieur à 1905. Jammes, tout au long de sa longue vie d’écriture, a obstinément cru à la beauté de la création, au pouvoir de la sincérité et à la vérité de la poésie. Après 1905, ces convictions forment un tout infrangible : le vrai poète n’est là que pour chanter un monde consacré par la Présence divine.

C’est peut-être dans un texte intitulé « Le Poète et l’Inspiration » (in Champètreries et Méditations, Horizons de France, 1930) que le Jammes d’après la conversion a le mieux  défini la fonction du poète. Pour lui, désormais, un poète ne sera pas moins qu’un passeur investi d’une mission divine, un inspiré proche de ce primitivisme qui caractérise les mystiques :

Le poète est ce pèlerin que Dieu envoie sur la terre pour qu’il y découvre des vestiges du Paradis perdu et du Ciel retrouvé… C’est l’homme à qui Dieu restitue la splendeur… Il a ce privilège d’entendre, mieux qu’un mortel ordinaire, les voix qui nous découvrent le Ciel… Dans tout poète il y a un mystique.

 

Dans les dernières années, Jammes réitérera cette profession de foi. C’est le cas, le 20 mai 1933 par exemple, dans une Chronique de la Liberté du Sud-Ouest :

Depuis que l’art existe, et il n’existe que pour cela, son but fut de considérer la nature et l’homme sous leur jour le plus beau, leur restituant un peu de la lumière du Paradis Terrestre qui fut un avant-goût de cette « lumière de gloire » qui nous unit à Dieu dans la vision béatifique.

 

Si, après 1905, Jammes n’oublia plus la préoccupation apostolique, il n’en perdit pas le génie de l’image. Au demeurant, parmi les traits les plus marquants du Jammisme, s’il fallait en isoler un, le traitement de l’image fut tout de suite ce par quoi le poète se distingua des symbolistes. L’image, chez Jammes, compare mais ne symbolise pas : un arbre est un arbre, pas, à toute force, un valant pour de l’homme pris entre la terre et le ciel, des forces chtoniennes et des aspirations ouraniennes… Jammes décrit d’instinct, sans interpréter. « Il dépeint plus qu’il n’analyse, sent plus qu’il ne raisonne », note Robert Mallet.


Bibliographie : 1/Francis Jammes et André Gide. Correspondance 1898-1938. Introduction et notes de Robert Mallet, Paris, Gallimard, 1948 (lettre 69, p. 97). 2/ Robert Mallet : Francis Jammes, collection « Poètes d’aujourd’hui », Éditions Pierre Seghers, 1950, p. 32 ; 3/ Robert Mallet : Francis Jammes sa vie, son œuvre, Mercure de France, 1961, pp. 107-108 ; 4/ Monique Parent : « Le Manifeste du jammisme. Essai d’analyse », Bulletin de l’Association Francis Jammes, n° 25 (juin 1997), pp. 9-22.

 

Jacques Le Gall