Ms452/22 - Élégie (28 avril 1902)

 

 

ÉLÉGIE

Mon cœur pourquoi as-tu frémi au jour de Pâques ?
Ô mon cœur, qu’est-ce qui te souriait ainsi que le pommier
d’avril dans l’arc-en-ciel fleuri ?
Ô mon cœur fatigué, ô mon cœur si malade,
mon cœur, pourquoi as-tu frémi au jour de Pâques ?

Mon cœur qui t’en reviens du pays des déboires,
toi qui as passé les vergers amers,
suffit-il qu’une enfant plus pure qu’une eau vierge,
plus douce que la nuit dans le cœur des lilas
lève vers ton passé des yeux d’aurore bleue,
pour que l’espoir remonte au puits de ta douleur ?

Mon cœur est-il donc vrai que tu ne mourras pas,
ô toi qui attends comme le fit sœur Anne
que sur la route aride où le soleil poudroie,
où les cailloux aigus blessent le pied des ânes,
passât cet espoir-là que l’on n’espère plus ?

Dans quel printemps sans nom un lys m’a-t-il ému ?
Oh ! Quelle lèvre pure essuiera sur ma lèvre
ce goût qu’y a laissé la mortelle poussière
des coupables amours que j’ai longtemps semées,
comme un mauvais semeur qui jette de l’ivraie
sur le champ maternel, sur le champ consacré ?

 

De cette « Élégie », le fonds Jean Labbé possédait deux manuscrits :

Le premier, sans date, écrit à l’encre violette au recto et au verso d’un feuillet de petit format (17 x 11,5), est une copie réalisée par Mme Barbey, née Madeleine Raymond, pour le mariage de qui Jammes avait composé le poème-toast du Ms 452/05. Madeleine Raymond avait été personnellement chargée par Jammes (souvent invité dans l’« estivale » propriété de Castétis) de remettre cette « Élégie » inédite à sa confidente et amie Antoinette Meunier, qui était aussi la fiancée du poète (c’est la grande jeune fille aux yeux de lavande de Tristesses).



 

 

Comme on sait, le mariage n’eut pas lieu : le prétendant ne donnait pas des garanties suffisantes aux parents de celle que deux poèmes appellent Nette (Antoinette Meunier). Le coup fut rude, dont Jammes reparlera beaucoup plus tard, dans Les Caprices du Poète : « Mais de cet orage concentré, il n’est sorti que du bien. Et je loue Dieu de m’avoir, par ce choc, averti, dirigé, sauvé. » Plus tard encore, en 1942, quatre ans après la mort du poète, Mme Barbey a adressé cette copie de sa main à Jean Labbé qui se trouvait alors à Alger. Cette version est identique à la version imprimée dans OPC, pp. 1390-1391.

Le second manuscrit (1 f. ; 31 x 19) est de la main de Francis Jammes, daté du 28 avril 1902 et signé. Il a été acquis chez Loize au printemps 1949. Cette version, contrairement à la précédente, est assez différente de la version imprimée dans OPC, pp. 1390-1391.



Le Ms 268 (« Orthez, avril 1902 »), conservé à Pau, propose un autre manuscrit de cette « Élégie ».

 


De ce Ms 452, on peut aussi rapprocher les huit vers du Ms 278 de Pau et, bien sûr, les « Élégies » d’abord imprimées chez Faget à Orthez en 1905, puis recueillies dans Clairières dans le Ciel sous le titre de Tristesses.

 

Jacques Le Gall