Ms275 - Les nuits qui me chantent (1928)

 

 

Manuscrit de la main de Bernadette Jammes avec corrections autographes (assez mineures) de l’auteur. Non daté. Encre. Non signé. Il s’agit d’un cahier d’écolier (dim : 22 x 17) de 133 pages, dont 65 de texte. Les trois premières pages sont dévolues au sommaire qui donne et numérote les incipit à l’encre. Sur la troisième page, apparaissent six titres. Ils seront homogénéisés : « Nuit de Séverac », « Nuit maudite », « Nuit bénie », « Nuit du cinéma », « La nuit et le songe de Colomb », « La chasse à l’étoile », deviendront respectivement « Nocturne de Déodat de Séverac », « Nocturne de Mahomet », « Nocturne évangélique », « Nocturne sur l’écran », « Nocturne de Colomb », « Nocturne féerique ». Les quatre « Nocturnes à Alfred de Musset » ne sont pas encore mentionnés. Contrairement à tous les autres, l’incipit du « Nocturne évangélique » (encore intitulé « Nuit bénie ») sera modifié.

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Suivent les 31 « Nocturnes », autrement dit 31 poèmes en prose qui sont – sous les auspices du rossignol et de la lune, des fées et des étoiles, de Cervantès (« Nocturne de don Quichotte ») et de Musset (quatre nocturnes lui sont affectés) – à la fois des morceaux musicaux et des images romantisées du « moi ».

L’accompagnement musical de ces « Nocturnes » va du ronronnement de la bouilloire au tambourinement entendu à Touggourt en 1896, du chant du chat au grésillement du grillon, des mélodies de Déodat de Séverac (« Nocturne » 26) à l’harmonie céleste.

Le titre laisse clairement entendre que la galerie des images choisies constituera une nouvelle forme d’autobiographie. Le poète a sélectionné quelques vignettes selon sa fantaisie, mais c’est pour mieux chanter son « moi », de la naissance (« Premier Nocturne ») à l’âge d’homme. Il profite d’ombres élues pour faire la lumière sur quelques moments décisifs d’une destinée. Il met à jour.


La mise en lumière des 31 pièces va de la flamme du foyer aux poussiéreuses luminescences de la lune, du rougeoiement d’une chandelle de suif au bleu de Burgos, du feu de la Saint-Jean à la lumineuse nuit de Noël, de la lampe à devoirs de l’écolier à la lampe de l’écrivain, des étoiles « respirantes » à l’étoile du matin que la nuit tient dans sa main.  

Nocturne à Burgos (1)

Nocturne à Burgos (2)

Nocturne dans le parc

 

La cendre lumineuse des étoiles chuchotantes, Orion comme d’un cerf-volant qui tire sur sa corde… À Orthez, le jeune poète entre en communication pensive avec le firmament. Mais le Ciel retrouvé lui échappe encore. Le « Jammocentrisme » est tel qu’il s’en faut de peu que les étoiles ne tournent autour du poète à demi renversé et immobile sur sa chaise, mais ce qui unit la nuit à l’éternité, « plus lumineuse que la lumière », n’est pour l’instant que de l’ordre d’une anagramme :

 


Dans mon petit jardin de la route de Pau, en face des lilas où le rossignol prélude, je suis assis, ma chaise ne reposant que sur deux pieds, appuyée qu’elle est contre le mur de la maison. Dans cette attitude renversée, je peux sans effort viser le rebord du toit et observer, parce qu’il est immobile par rapport aux étoiles, le glissement de celles-ci. (p. 58)

 

 

Le « Nocturne de la vingtième année » est quant à lui, explicitement, le commentaire d’un tableau que Charles Lacoste fit de son ami, en même temps qu’une nouvelle confidence concernant le carnet princeps MOI (P : Ms 267):

C’est une toile de Charles Lacoste qui me rend à moi-même, vers cette époque où, rameau violemment détaché par la bourrasque, sensible comme lui et gémissant, je suis jeté au milieu de cette bourgade aux vieux pavés, et dans cette maison immense et mélancolique. Assis, le béret sur l’oreille, j’écris dans le vacillement d’une chandelle enfoncée dans un bougeoir qui ressemble à u chenet. À mes pieds je ne sais quoi paraît une touffe de lilas, bien que nous soyons en hiver.

Je sais que je suis poète, et je me confie directement à ces feuilles qui chuchotent et dont le rameau devient un autre moi-même. J’ai vingt ans. Je me sens isolé au delà du possible. Les poèmes que j’ai écrits en 1888 sont là, sous clef. Seuls, Lacoste et Clavaud en ont eu connaissance. À quoi bon les livrer à d’autres qui, j’en ai la persuasion, ne sauraient les comprendre pour cette simple raison que j’y suis sincère ? (p. 55)



Les Nuits qui me chantent… ont été publiées par Ernest Flammarion en 1928, dans la collection « Les Nuits ». C’est un des très beaux livres de Francis Jammes. Renefer a gravé un bois pour l’illustrer.


Concernant Les Nuits qui me chantentquatre autres documents non encore numérisés, issus du fonds Jean Labbé, sont conservés à Pau :

  • 1/ Ms 531 : épreuves en placards du texte intégral, avec corrections manuscrites de Bernadette Jammes. (96 pages, numérotées de 4 à 100).
  • 2/ Ms 532 : premières épreuves en placards ; édition destinée à être illustrée par Renefer. Corrections manuscrites de Bernadette Jammes.
  • 3/ Ms 533 : deuxièmes épreuves en pages ; édition destinée à être illustrée par Renefer. Corrections manuscrites (mineures) de l’auteur. (55 pages).
  • 4/ Ms 534 : épreuves en pages ; édition destinée à être illustrée par Renefer. Corrections manuscrites (mineures) de l’auteur. Bons à tirer (deux versions : deux fois 55 pages).

 

 

Jacques Le Gall