Ms452/37 - Le Rivage des Cieux (1918) 

 

 

Manuscrit autographe (1 f. ; dim : 20 x 14,5). Non daté, non signé. Encre. Partiel. Toute la partie haute du feuillet a été biffée. Acquis chez Loize en octobre 1951.

Il s’agit de la cinquante-troisième (ce chiffre apparaît en haut à droite) et dernière page du manuscrit de la conférence donnée le 2 février 1918 à l’Université des Annales. Le texte de cette conférence a été recueilli en 1945 dans Solitude Peuplée, à Fribourg, chez Egloff (pp. 116-117). Seule a été partiellement modifiée l’organisation des paragraphes :

Ainsi donc, sur ce Rivage des Cieux, le nom de Marie, mère de Dieu, revient comme le continuel murmure des ondes aériennes.

Où que j’aille dans mon pays, j’entends ce nom. L’an dernier, je vous parlais ici de la Vierge de Lourdes, tout à l’heure de la patronne de Sarrance, je viens de faire allusion à Notre-Dame de Guadalupe qui trône sur les tempêtes du golfe de Biscaye.

Puisque, aussi bien, par cette coïncidence, la Vierge me sollicite, c’est elle qui clora ma lecture comme l’étoile clôt la rose.

Et c’est par elle que je terminerai, lui adressant cet envoi reconnaissant qu’elle m’a inspiré :

 

Au bas de ce fragment, Jammes a noté : « (Sonnet) ». De fait, sans doute dit par Madame Charles Lacoste, un sonnet servit de conclusion à la conférence : le quatorzième et dernier du recueil La Vierge et les Sonnets :

Il fut un temps. Combien j’étais découragé
Mais, tel qu’un bon piéton qui fait le tour de France,
J’ai repris le sentier de la verte espérance,
Saluant de la main les champs et les vergers,

Je te dirai comment cette force que j’ai
Mon cœur l’a rencontrée en un jour de souffrance
Telle que le trépas m’eût été délivrance
Tant m’était lourd ce qui maintenant m’est léger.

Avisant un vieux puits dans la cour d’une auberge,
Son eau me fit penser à votre grâce, ô Vierge
Qui dans la profondeur cachez votre reflet.

Je voulus boire à la divine transparence,
Et, sous mes doigts, coula mon premier chapelet :
La chaîne qui murmure au seau qui se balance.

 

À l’exception des années qu’il passa à Bordeaux, Francis Jammes a toujours eu les Pyrénées sous les yeux. « Le Rivage des Cieux », c’est « cette falaise que battent incessamment des ondes aériennes ». Et c’est, pour le conférencier, l’occasion d’inscrire dans un espace métamorphosé en Terre promise un nouveau portrait de l’artiste par lui-même, de superposer topographie poétique et chronologie centrée sur un moi romantisé. Ainsi Jammes parcourt-il les Pyrénées d’est en ouest (de la Bigorre au Pays basque en passant par le Béarn) et de sa naissance à sa maturité (soit une cinquantaine d’années).

Le point de départ ne peut-être que Tournay où il naquit, la maison Cazabat qui fut le premier « asile », le grenadier « au fond du jardin pauvre », la cabane que le pharmacien Fourcade nommait « Le Paradis » et qui préfigurait les contrées éternelles sur sa colline couronnée de neige. Le point d’arrivée sera Notre-Dame de Guadalupe, en Guipuzcoa, où s’entend encore et toujours « le nom de Marie, mère de Dieu ». Entre-temps, le pèlerin aura fait étape à Barèges, « la station dont les vieux stéréoscopes conservent le charme rococo », à Luz « en longeant le Bastan », à Gavarnie et son « Maëlstrom de marbre », à Cauterets et au lac de Gaube. Quittant la Bigorre, il sera entré en vallée d’Ossau par le col d’Aubisque, se sera arrêté le 15 août à Laruns pour y admirer les danses et les daunes, les chants et les châles, aura poursuivi son chemin en vallée d’Aspe pour prier à Sarrance, « l’un des plus anciens oratoires dédiés à Notre-Dame », aura, remontant à Oloron par Saint-christau, atteint Tardets, « miroir du pays basque ». Tardets, « coin presque inconnu qui n’est que lumière », à quelques pas des « si douces Aldudes », à quelques verstes de la pelouse à câpriers de Lendresse, à si peu de lieues d’Orthez.

 

Orthez sous la neige, Tour Moncade 1889Vue aérienne de Tournay
Fonds Association F. Jammes Orthez

The Amphitheatre of Gavarnie. Hautes-Pyrénées
Médiathèque A. Labarrère Pau, cote 240795

 

Sarrance : Fontaine miraculeuse
Médiathèque A. Labarrère Pau, cote B4-460

Chemin faisant, le routier céleste aura préféré la promenade en vallée aux plus hauts sommets tels le Pic du Midi, le Piméné, le Marboré et le Vignemale en Bigorre, l’« énorme dent de squale » de l’Ossau, le Ger et le Cézy en Béarn. C’est que, pour lui, une ascension en montagne n’est, en général, qu’une curiosité, une gageure, tandis que la promenade en vallée est une prière pacifiante mise à la portée de l’homme ». Il aura aussi négligé « les rastaquouères et croupiers qui sévissent de Luchon à Biarritz » pour, au hasard de « la boucle radieuse », dialoguer avec le comte Henry Russell, « qui écrivait comme il causait et comme il explorait : parfaitement », ou avec Darius Milhaud, qui mit en musique le « Cantique de N.-D. de Sarrance », admirablement.

 

Pour qui n’a pas quitté son champ, les Pyrénées
Sont les Rives du Ciel peut-être.

 

Jacques Le Gall