MsR6 - Deux conférences [De la simplicité en littérature] et [Les Jeunes Filles et les fleurs] (1900-1907)

 

« De la simplicité en littérature » / « Les Jeunes Filles et les fleurs »

 

Recueil factice réunissant les manuscrits autographes, non signés, foliotés, de deux conférences que Francis Jammes a prononcées entre 1900 et 1907. Le texte de la première conférence occupe 30 pages. Le second une de moins. L’ensemble des feuillets (dim : 22,5 x 18) est monté sur onglets, relié maroquin ivoire, sous étui. Les pages de titre et les deux poèmes de la première conférence sont de la main de Madame Francis Jammes.

Fonds Jean Labbé. Don de Madame Marguerite Jean Labbé à l’Association Francis Jammes.


« De la simplicité en littérature » :

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Jammes a prononcé cette conférence, « devant six-cents personnes », à la Libre Esthétique, à Bruxelles, le 17 mars 1900, sur invitation de Thomas Braun et d’Octave Mans. Son titre exact était : « Les Poètes contre la littérature ». Dans Les Caprices du Poète, en 1923, le mémorialiste racontera avec humour les moments qui précédèrent sa prise de parole. Le conférencier, quant à lui, commença par une lecture de sa « Prière pour offrir à Dieu de simples paroles » et termina avec sa « Prière pour avouer son ignorance ». Entre-temps, il avait pourfendu (sans les nommer) l’emphatique naturisme de Saint-Georges de Bouhélier et l’hermétique symbolisme de René Ghil ou de Gustave Kahn, mais aussi énoncé sa thèse, à savoir que le poète doit parler avec les mots de tous les jours (ceux d’une vulgaire mendiante ou ceux de « la petite grammaire de Noël Chapsal »), sans s’interdire ces « lieux communs » qui expriment une vérité consubstantielle au cœur de tous les humains, à savoir que la douleur « bourdonne au-dessus de l’amour » (Le Poète et sa Femme), qu'en somme l'on souffre et l'on aime :



 Le génie n’est que l’expression de la vérité. C’est pour cela qu’il nous touche. Un grand poète est celui qui s’exprime comme tout le monde. En un mot un grand poète, c’est n’importe qui, peut-être n’importe quoi : c’est vous, c’est moi, cet oiseau qui chante, cette fleur qui sent bon, une vieille qui file sa quenouille, un chat galeux qui miaule.



Après avoir rappelé sa « Réponse à Ménalque » (parue dans L’Ermitage en janvier 1896) et sa « Lettre à Ménalque sur les Nourritures terrestres », le conférencier ne se fit pas faute de citer des poèmes de quelques-uns de ses amis : Charles Guérin, Francis Viellé-Griffin, Henri Ghéon, Thomas Braun, Max Elskamp, Eugène Demolder, Henry Bataille, et, sans transition… Mlle Cora Millet-Robinet. Homère en personne, traduit par Leconte de Lisle, fut annexé par Jammes. Ainsi que le poète chinois Khiang-Loung dont il avait lu les aphorismes dans une anthologie que lui avait offerte, séparément et sans se concerter, André Gide et Marcel Schwob.


La poésie pure, la poésie contre la littérature, est donc, pour moi, celle qui est dévêtue d’emphase, de luxe, et s’exprime simplement.

L’exagération m’apparut toujours comme une anomalie, d’autant plus que la nature me sembla toujours une chose très ordinaire et que je m’étonnai de voir à ce point déformée par des poètes.

En 1904, Paul Léautaud écrirait que Jammes « avait rafraîchi de simplicité la poésie française ». En 1900, la conférence fut un succès que les journaux belges saluèrent haut et fort. Le plaidoyer de Jammes pour une « Poésie sans Littérature » parut convaincre tout le monde ou presque. L’encouragement à « ne plus falsifier la nature » et même « à quitter les feuilles des livres pour les feuilles de la forêt » séduisit. N’empêche que, sans en avoir l’air et sans jargon, peut-être sans que cela fût suffisamment noté, le poète avait posé l’épineuse question de ce qu’il est convenu d’appeler la « coupure sémiotique » :

Ne savais-je pas que ce que l’on donne à ceci on l’enlève à cela et qu’une feuille de papier posée devant nos yeux suffit à nous cacher le monde ?

 

 

 

« Les Jeunes Filles et les fleurs » :

Cette conférence, Jammes l’a donnée au Palais d’Hiver, à Pau, le 5 mars 1907. Maurice Rouhier, le directeur du journal Pau-Gazette, avait, en décembre 1906, lancé l’idée de « Mardis littéraires et artistiques » qui feraient pendant aux concerts classiques du vendredi au Palais d’Hiver et permettraient peut-être de créer à Pau un Cercle d’art et de littérature. Cette idée fut bien accueillie. Ces « matinées », hebdomadaires ou bimensuelles, étaient prévues pour durer deux heures en début d’après-midi. Il s’agissait d’« éviter la conférence banale et austère ». Pour ajouter à la « note moderne et légère », les causeries devaient s’accompagner d’intermèdes littéraires et musicaux. Maurice Rouhier inaugura le cycle, suivi du Parisien Nozière et de Laurent Tailhade et, de nouveau, de Maurice Rouhier. La conférence de Francis Jammes bénéficia d’une publicité exceptionnelle. D’autant que le profit du spectacle devait aller aux sinistrés de la station thermale de Barèges, dévastée par une avalanche le mois précédent.


Pau : Palais d'hiver, 1907, carte postale, cote 4-059-2
Médiathèque A. Labarrère Pau, ensemble de documents sur le Palais d'hiver

 



Ce fut encore un succès dont la Presse locale (Pau-Gazette le 17 mars) se fit l’écho. Dès sa première gerbe de mots, le conférencier charma le public palois, trié sur le volet :

Les jeunes filles sont des espèces de fleurs qui poussent, selon les circonstances, dans les appartements ou les jardins.

Elles appartiennent à la famille des chèvrefeuilles ou, mieux, à la famille des liserons. Leurs bras, pareils à de gracieuses tiges volubiles, s’enroulent un jour au cou d’un fiancé. Leurs robes blanches, roses ou bleues, ont la forme de cloches comme les corolles des liserons. Elles sont campanulées, comme l’on dit en botanique.


Le père de Clara d’Ellébeuse et d’Almaïde d’Étremont, de Jonquille et de Laure d’Anis, de Guadalupe de Alacaraz et de Dominica, de Lucie et de Sylvie ne cessa jamais d’exalter la candeur et la grâce des jeunes filles en fleurs. Pour lui, couventines aux noms « rococo » ou cousines créoles incarnent la beauté flexible et la chasteté farouche, cette pureté qu’il sent aussi chez l’enfant ou l’animal. Cette innocence est d’autant plus attirante qu’elle est deux fois menacée : par le tempérament passionné de la jeune fille (les orages intérieurs grondent déjà) et par le monde environnant qui l’aliène (de part et d’autre d’une « haute grille »). À vingt ans, dans un poème de L’Angélus, Jammes s’écrie : « Je m’embête ; cueillez-moi des jeunes filles » (OPC, p. 172). À trente ans, dans l’« Élégie douzième », il demande au vent soulevant de faire pencher vers lui « comme des roses toutes les bouches de toutes les jeunes filles » (OPC, p. 268). Le cœur de Jammes était « pareil à un jardin rempli de jeunes filles » (OPC, p. 243) et semblable à un parc habité d’inquiétants paons bleus, partagé entre le devoir de respecter une innocence fragile et le désir d’en jouir quitte à la forcer : « J’ai tout à la fois l’âme d’un faune et l’âme d’une adolescente ».

Ce 5 mars 1907, le conférencier donna la parole à sept jeunes filles, dont Françoise de Bordeu, sa filleule à peine âgée de trois ans, ou Guilhemette Œttinger. Il fit parler des fleurs comme la gentiane, la bruyère, l’ophrys-abeille. Il confia que si ses pensées épousaient souvent la courbe d’une hanche ou de jambes craintives, ses sentiments s’accompagnaient presque toujours d’images de fleurs ou de fruits. :

D’ailleurs, je ne peux guère éprouver de sentiment qui ne s’accompagne de l’image d’une fleur ou d’un  fruit. Et l’émotion que j’éprouve à considérer une femme est le contraire de celle que j’ai à regarder une jeune fille. Si l’on pouvait se faire comprendre à l’aide de fruits et de fleurs, j’offrirais à la première des pêches brûlantes, des cloches roses de belladone, des roses lourdes. Et à la jeune fille des cerises, des framboises, des corolles de cognassier, des églantines, des bruyères, des violettes et du chèvrefeuille…

 

Lors de la conférence paloise, Madame Jeanne Charles Lacoste, la femme de l’ami d’enfance, soliste de  la Schola Cantorum, et Madame Jane Caro, chantèrent plusieurs poèmes mis en musique par Charles Bordes, Raymond Bonheur ou Blanche Silva. Le conférencier termina sa causerie par la lecture de poèmes dont il était l’auteur. Dans le premier (« La Noce de la Paysanne », treizième pièce de L’Église habillée de feuilles), la jeune fille est toute simple et apparaît semblable au lis le plus pur. Dans le second (« L’Ancienne Jeune Fille »), qui est un poème en prose, il peint avec tendresse une adorable « jeune fille du siècle passé ». Naguère, cette aïeule eût pu être la fiancée du poète lorsque, à Paris, elle peignait de tout son cœur les roses du Jardin des Plantes. Ces pages, très belles, qui servirent d’épilogue à la causerie ne figurent pas dans le Ms R6, mais dans un autre manuscrit conservé à Orthez : le Ms 18b.


Programme publié dans Pau-Gazette du 3 mars 1907
Médiathèque A. Labarrère Pau, cote Ee1642


Le texte de ces deux conférences a été publié dans Solitude peuplée, à Fribourg, par Egloff, en 1945, respectivement aux pp. 9-50 et aux pp. 53-81.

 

 

Bibliographie : Olivier Cauron, « Causerie de M. Francis Jammes sur « Les Jeunes Filles et les fleurs » (5 mars 1907), Bulletin de l’Association Francis Jammes, n° 25, juin 1997, pp. 25-28.

 

Jacques Le Gall