Ms452/64 - Fragment de partition de La Brebis égarée par Darius Milhaud

 

 

Il ne s’agit que d’un bref fragment (dim : 17 x 26,5) de l’Opus 4 de Darius Milhaud. Le roman musical d’après Francis Jammes comprenait trois actes et vingt tableaux. La partition a été éditée chez Max Eschig et Cie Éditeurs en 1923, dédicacée à Léo Latil, l’ami du musicien, le poète tombé au champ d’honneur en 1915.

Don de Darius Milhaud à Jean Labbé, en février 1956, à Paris.

 

 

Francis Jammes ne connaissait pas la musique et pensait que sa poésie se suffisait. Plusieurs musiciens se mirent cependant en devoir d’accompagner ses écrits. Parmi eux, Darius Milhaud (1892-1974) fut sans doute, avec Raymond Bonheur, celui dont il se sentit le plus proche.

Les deux hommes se sont rencontrés pour la première fois en septembre 1912 à Orthez. Les circonstances de cette rencontre sont connues. Le poète Léo Latil qui avait découvert La Brebis égarée dans La Revue Hebdomadaire en 1910 fit part de son enthousiasme à son ami Darius Milhaud :

Les personnages qui s’y meuvent n’ont rien de contingent, de particulier ; ils ne sont que des éléments et les moments d’une crise d’âme. C’est simple et cela atteint l’essentiel : c’est vraiment l’émotion humaine qui est exprimée hors de toute couleur locale et de toute particularisation.

 

Le musicien se passionna à son tour pour la pièce, surtout pour sa première version. Il avait à peine une vingtaine d’années quand il révéla à Jammes qu’il avait écrit une partition sur son texte et qu’il voulait la lui faire entendre. Il venait d’achever le second acte de son opéra quand, toujours flanqué de son ami Latil, il se rendit en Espagne, à Burgos, ville où se situe le second acte de La Brebis égarée. Au retour, les deux jeunes voyageurs s’arrêtèrent chez les Jammes. Le musicien joua le premier acte déjà terminé devant ses hôtes. L’audition eut lieu chez les cousines Lajuzan, sur « un piano qui ne sonnait pas », en présence d’un aréopage de « vieilles filles de ce salon de province ». Ce soir-là, le jeune musicien donna aussi les mélodies qu’il venait de composer : Sept Poèmes de La Connaissance de l’Est sur des textes de Paul Claudel. Jammes ne manqua pas d’introduire Milhaud auprès de Claudel dès octobre 1912.

 

Darius Milhaud
Association des Amis de Darius Milhaud

 

Plusieurs autres rencontres eurent lieu entre Milhaud et Jammes. À Orthez, de nouveau avec Léo Latil en août 1913. En février et en mars 1914, à Paris et à Aix-en-Provence, où Jammes donna sa conférence « La Poésie religieuse ou les sept chants de la Création ». À Hasparren en l’été 1922 puis en octobre 1928. Le 25 octobre au Théâtre des Champs-Elysées (dernière conférence de Jammes), puis chez le couple Milhaud, enfin chez Paul-Louis Weiller et chez les Fontaine.


Réception de M. Francis Jammes chez Madame Paul-Louis Weiller le 3 novembre 1937.
Debout près de lui, Madame Darius Milhaud lit un passage des Géorgiques chrétiennes.
Médiathèque A. Labarrère, Pau, cote PHA53
 
 

Pour ce qui est de La Brebis égarée, Darius Milhaud n’acheva sa composition qu’en 1914. Entre-temps, le 9 avril 1913, il avait assisté, non sans quelques réserves dont il fit part à Léo Latil, à la répétition générale de la pièce de Jammes  au Théâtre de l’Œuvre de Lugné-Poe. L’opéra, quant à lui, ne fut joué qu’en décembre 1923, cinq fois, à l’Opéra-Comique de Paris, sous la direction d’Albert Wolff.


Brochure de La Brebis égarée
Fonds Association F. Jammes, Orthez

 

Tant sur l’œuvre de Jammes que sur celle de Darius Milhaud, la critique et l’opinion furent sévères, à quelques exceptions près, dont celle du philosophe Gabriel Marcel.

L’œuvre de Jammes raconte une histoire banale. Pierre Denis, célibataire, poète, aime Françoise, la femme de son meilleur ami, Paul. Les deux amants s’enfuient en Espagne, à Burgos. Difficultés matérielles et sourds remords empoisonnent leur amour. La jeune femme tombe malade. Elle est opérée et se rétablit. Mais elle a le sentiment que sa maladie n’a fait que sanctionner son inconduite. Pierre et Françoise se séparent. La brebis égarée rentre au bercail. Paul, qui l’y attendait, pardonne. Pierre est admis chez les Capucins de Burgos.

La musique de Milhaud, avec les sobres lignes vocales qui sont les siennes, ne méritait sans doute ni la colère des critiques ni les sarcasmes du public. L’organisation et la maîtrise du contrepoint, le refus délibéré de tout lyrisme superfétatoire ont d’ailleurs été portés au crédit du musicien par plusieurs musicologues. Peut-être, en somme, l’erreur fut-elle de mettre en musique cette histoire d’adultère de province et de n’en retrancher aucun détail, fût-ce le plus insignifiant, comme la scène des bottines (Acte II, scène 1) qui déchaîna la colère des critiques et l’hilarité d’une grande partie du public. L’essentiel fut ainsi perdu, pour le texte et pour la musique.

L’essentiel pour Jammes ? Il s’agissait non seulement de porter un message évangélique annoncé dans le prologue (« Vous ne serez pas heureux/ Si vous vivez loin de Dieu ») mais de renouer avec une conception moyenâgeuse du théâtre (en quête de vérité intime bien plus que de réalisme et de psychologie). Trois mots peuvent résumer l’esthétique de La Brebis égarée : la simplicité (exposition nue et crue de « la vie ordinaire »), le primitivisme (celui des Mystères médiévaux), une mystique (pour Jammes et il le déclara au critique de Comœdia, « le catholicisme n’est pas une thèse, mais une vérité »). À cela, une fois encore, il faut ajouter la dimension autobiographique d’une œuvre dans laquelle on peut reconnaître la mère de l’auteur, ses enfants, Claudel et des lieux familiers (le Béarn et Burgos) : comme l’a noté Robert Mallet, « Pierre Denis, c’est Francis Jammes, aux prises avec la déraison amoureuse puis soumis à la raison de Dieu. Paul, c’est encore Francis Jammes pacifié par une foi qui le rend meilleur ».

 

Darius Milhaud
Association des Amis de Darius Milhaud

 

Au demeurant, malgré l’échec de La Brebis égarée, malgré aussi la différence d’âge et de confession, une véritable amitié a existé entre le poète et le musicien. La Provence les unissait (Anna Bellot était de Sisteron, Darius Milhaud d’Aix), plus encore l’estime et le besoin de poésie. Darius Milhaud a mis en musique un grand nombre de textes de Francis Jammes. Lui-même en a dressé un inventaire consultable à la page 17 du Bulletin de l’Association Francis Jammes n° 2.



Bibliographie : Francis Jammes (1868-1938) – Darius Milhaud (1892-1974), Bulletin de l’Association Francis Jammes, n° 2, décembre 1983.

 

Jacques Le Gall