Ms 527 et 516 - Almaïde d’Étremont ou l’Histoire d’une jeune fille passionnée (1900)

 

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Très beau manuscrit autographe, daté et signé. Il comporte quarante-cinq pages (plus la page de titre), toutes écrites à l’encre sur un papier non quadrillé (dim : 20 x 16). Ici, assez peu de ratures et seulement trois ajouts sur la page de gauche (pp. 19, 20 et 39). Comme il l’avait déjà fait pour Clara d’Ellébeuse, l’auteur a modifié son titre : l’adjectif « romanesque » a été biffé et remplacé par « passionnée ».


Le manuscrit appartenait à Jean Labbé. On peut comprendre que ce dernier ait regretté de n’avoir pas celui de Pomme d’Anis ou l’Histoire d’une jeune fille infirme qui eût complété la trilogie. Du moins a-t-il fait en sorte que la reliure du manuscrit d’Almaïde d’Étremont soit la même que celle de Clara d’Ellébeuse (P : Ms 526). L’étui de protection est lui aussi identique.



Francis Jammes s’est à plusieurs reprises exprimé sur la naissance de ses trois filles spirituelles (ne parlons pas ici de Jonquille). La troisième, Laure d’Anis naîtra, peut-on lire dans Les Caprices du Poète (pp. 170-171), d’une rencontre bien réelle « un soir, en gare de Mont-de-Marsan », alors que le poète revenait d’Estang : il vit une « enfant délicieuse » monter dans son wagon, elle boitait à peine mais ses yeux « de violette grise se mouillèrent » quand, penchée à la portière, « elle aperçut un jeune homme atteint de la même infirmité qu’elle ». Chaste et ardente, ronde et rose, Clara d’Ellébeuse n’avait pris corps que peu à peu. Quant à l’apparition d’Almaïde d’Étremont, la plus passionnée du trio, elle semble avoir été aussi soudaine qu’un coup de foudre. Ainsi que le rapportera le mémorialiste des Caprices du Poète (p. 107), la naissance de Clara fut enveloppante, neigeuse et vaguement soleilleuse tandis que l’épiphanie d'Almaïde fut violente, ardente :

C’est alors que m’apparut Almaïde d’Étremont. Il me suffisait de l’arc harmonieux d’un sourcil, d’un nez, ou d’une bouche, pour que je saisisse tout le carquois de l’amour et que j’en tirasse d’étincelantes flèches. Cette figure se place nettement de profil en face de moi avec toute sa grâce, tout son luxe et toute sa passion. Si Clara d’Ellébeuse m’avait enveloppé de sa neige, et du pâle soleil de son printemps, Almaïde d’Étremont régna sur moi par la puissance d’une beauté pareille à une flamme dans la nuit. Un poète a dit qu’il est dur de lutter contre les fantômes de son esprit. Telle est la violence d’Almaïde, Almaïde concentre à tel point l’ardeur de ma jeunesse, qu’il faut que j’impose silence à mon âme pour n’entendre pas bruire à certains jours la mousseline légère de sa robe.


Déjà en juin 1900, dans une lettre à Arthur Fontaine, en pleine correction de son roman, Jammes s’était demandé quelle force mystérieuse avait bien pu le pousser à inventer cette jeune fille passionnée qu’est Almaïde :

D’où est-elle sortie ? de quels tréfonds mystérieux de moi-même ? de quelle grotte illuminée par un soleil passé ? […] Oui, voyez-vous, mon cher Fontaine, aussitôt que je me replonge dans cet effrayant inconnu, mon rêve s’effare ; pourquoi donc, au travers de tout ce que je fais, ou peu s'en faut, plane-t-il l’ombre d’un antique soleil ?


À vrai dire, en profondeur, le processus de création semble être de même nature que celui qui a conduit à l’invention de Clara d’Ellébeuse : Almaïde concentre un double de Jammes et de Mamore réunis. Ainsi opère le travail du rêve (Traumarbeit), par concentration, dédoublement, projection et après-coup. Ainsi tout grand rêveur se trouve-t-il pris dans cette constellation « quadripolaire » dont Gaston Bachelard a donné la géniale formule : « Je suis seul, donc nous sommes quatre ».

L’histoire se passe dans les Pyrénées, aux Aldudes, « en 1855 », précise une note au crayon portée sur le manuscrit. Almaïde, orpheline, âgée de vingt-cinq ans, s’ennuie à mourir dans le vaste domaine où elle vit à côté d’un oncle sénile. Ses amies se marient les unes après les autres. Son seul ami est un vieux gentilhomme, M. d’Astin, qui fréquentait déjà chez Clara d’Ellébeuse. Son besoin de tendresse et sa sensualité font qu’elle s’éprend d’un tout jeune berger. Petit Guilhem, c’est son nom, se tue en montagne. Mais Almaïde est enceinte. Son vieil oncle meurt assez opportunément. M. d’Astin la recueille et la console en lui racontant sa propre histoire. L’enfant naît, l’oncle meurt.

Gide lui-même ne put que saluer : « Oui je suis ivre d’Almaïde », écrivit-il à Jammes en juillet 1901, « car j’y ai respiré ce que tu as de plus aromatique dans ton âme […] et je te le répète : je suis heureux de ce que tu écrives bien. »



Ms 516, reliure

Ms 516, page 6

 

Outre le manuscrit autographe d’Almaïde d’Étremont, le fonds Jean Labbé contenait les épreuves corrigées par Jammes de son roman : c’est le Ms 516 (non encore numérisé). Ces corrections, mineures, sont portées à l’encre. Par exemple à la page 6. Les 51 pages ont d’abord été numérotées au crayon bleu, puis à l’encre noire. Le document a été pourvu d’une reliure ivoire et bleu pétrole.


L’achevé d’imprimer d’Almaïde d’Étremont date du 15 juin 1901, au Mercure de France. Souvent rééditée, la nouvelle a aussi été souvent illustrée. En France, quatre illustrateurs de talent se sont succédé : Jean-Baptiste Vettiner (1921), Mariane Clouzot (1942), Henry Bishoff (1947) et Emilio Grau Sala (1955). En Allemagne par Richard Seewald.

Illustrations par Henry Bischoff
Médiathèque A. Labarrère, Pau
cote 62382R

Illustrations par Marianne Clouzot
Médiathèque A. Labarrère, Pau
cote 84610R

Illustrations par Jean-Baptiste Vettiner
Médiathèque A. Labarrère, Pau
cote 37912R

Illustrations par Emilio Grau Sala
Médiathèque A. Labarrère, Pau
cote 38273


La nouvelle a également été traduite dans plusieurs langues : en allemand (par Felix Grafe en 1919 : cette traduction est reprise dans une douzaine d’éditions), en suédois dès 1911 (par Agnes V. Kraemer), en tchèque la même année (par Frant. Linhart), en hongrois (par Rónay György et Kállay Miklós), en espagnol (par Enrique Diez à Barcelone, par Salvador Novo au Mexique et aussi au Chili), en japonais par trois traducteurs différents (Toyota Ichihara, Tamotsu Tanabe et Shinichi Tezuka).

 


"Les glissades commencent. Petit-Guilhem s'assied le premier sur la pente de neige
et se laisse aller, modérant parfois de son bâton la vitesse vertigineuse."
Dessin de René Maxime Choquet (1872-1928)
Collection particulière

Jacques Le Gall