Ms133-01 - Le Poème d'Ironie et d'Amour (1895)

 

 

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Ce manuscrit de 51 feuillets (encre bleue sur feuilles détachées d’un cahier d’écolier ; dim : 27 x 21) est une copie par Madame Francis Jammes qui retrouva le texte après la mort du poète. Le texte, non daté, fut alors communiqué à Robert Mallet qui le préfaça.

Les onze chants du Poème d’Ironie et d’Amour (« La division en chants ne correspond qu’à de la fantaisie, elle fait partie des accessoires ironiquement lyriques dont Francis Jammes gratifie son récit », note le préfacier) ont été composés au retour du premier voyage que Jammes fit à Paris. Le titre montre à lui seul qu’à cette époque du moins, et c’était déjà très sensible dans ces cris d’écorchés que font entendre maints poèmes du carnet MOI (P : Ms 267), « Pochades » (P : Ms 452-1) ou « Dandy » (P : Ms 452-2), autant dire avant qu’il ne sacralisât la douleur, Jammes ne dissociait pas la plus ardente passion (l’Amour) de ce qu’il tenait pour une arme : l’Ironie. Pour Jammes comme pour tant d’autres, l’Ironie fut une arme à la fois défensive et offensive. Défensive et il citait l’un de ses meilleurs amis : « cette ironie que mon vieux Carrière qualifiait un jour de pudeur » ; offensive comme on peut le déduire d’une lettre à Veillet-Lavallée, un autre de ses grands amis : « Quant à moi, je vis dans le mépris des choses des hommes ». Le prénom de l’aimée (Charlotte souvent diminué en « Lolotte » ou en « Lotte ») fait du narrateur sans « position » un Werther orthézien (autant dire caricatural et provincial, solitaire et sincère). D’ailleurs plus encore qu’à Goethe (voir P : Ms 130), la critique de Jammes s’en prend à deux essentialismes concurrents, mais contemporains et français : le psychologisme de Bourget et le physiologisme de Zola :


Je déplore de ne posséder point, comme le possède Zola, le Sens de l’Existence… Je te nommerais Ninon et tu te baignerais dans une serre… Je t’offrirai un savon… Ce serait la Joie de vivre… et nous irions à Lourdes…

 


Dans Le Poème d’Ironie et d’Amour, on trouve déjà cette alternance d’humour satirique et de pur lyrisme qui, aujourd’hui encore, frappe le lecteur du livre qu’il écrira cinq ans plus tard : Existences. On passe, sans transition, du « teint de neige rose de Charlotte parsemé de taches très fines de feuilles mortes » (Supervielle aurait dit de « taches de douceur ») aux conversations de Café du Commerce (et au simple enregistrement des médiocrités ordinaires), des bleuités d’un ciel au « petit verre de kummel », des épingles d’un cœur tourmenté aux « épingles à friser » d’une jeune et jolie tête de linotte :

Je ne suis ni Loti, ni Zola, ni Bourget – mais je crois, en ce moment, que je t’aime. Tu es gentille lorsque tu bois ton petit verre de kummel… Tu appartiens à cette nouvelle race de femmes filles qui est nerveuse, mange et boit bien. Tu étais, ce matin, délicieuse. Tu étais toute rose, parce que tu venais de te tuber. Tu avais encore, sur le front, des épingles à friser… O ma petite que je t’aime !...
Ce soir tu feras la cour à Gontran pour me rendre jaloux… Je lui trouve une figure stupide et, surtout les oreilles idiotes. Tu m’aimais parce que tu as lu de moi des vers que tu n’as pas compris.



Soit par scrupule d’auteur soit par pudeur, Jammes renonça à publier son Poème d’Ironie et d’Amour. Cette deuxième hypothèse paraît la plus probable. Le livre est en effet, une fois de plus, très autobiographique : son auteur est un amoureux malheureux, certains de ses amis sont identifiables, la Guadeloupe est celle de ses ancêtres, le cadre provincial est fort reconnaissable (il s’agit d’Orthez)… S’il faut en croire ce poème, écrit Robert Mallet dans sa thèse, le jeune homme, bien des années après avoir subi le charme de la couseuse bordelaise à sa fenêtre, éprouva le besoin de revoir la maison « solennelle et mystérieuse » alors qu’il aimait, sans grand espoir de retour, une autre jeune fille. Ce pèlerinage au quartier des Capucins fut on ne peut plus décevant. Nulle silhouette n’apparut derrière la fenêtre aux carreaux verts et le jeune homme apprit que sa première Muse venait de se marier…

Le Poème d’Ironie et d’Amour ne parut, aux Éditions de la Librairie Universelle, qu’en 1950, préfacé par Robert Mallet, que séduisit d’emblée « le ton d’humour sur fond de passion », la « fraîcheur » et la « spontanéité » de la confidence, et même certaines considérations sur l’amour (et ses chinoiseries) ou la poésie (fût-elle chinoise) :

 

Un manuscrit autographe du Poème de l’Ironie et de l’Amour (probablement une mise au propre) est conservé à Orthez sous la cote Ms R 13.

 

Jacques Le Gall