Ms452/28 - Jonquille ou l’histoire d’une jeune fille folle (28 avril 1902)

 

 

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Manuscrit autographe, non daté et non signé. Acquis le 9 décembre 1954 de Jean Loize. Le premier feuillet (dim : 26 x 19), détaché et déchiré, contient, écrites au crayon bleu, quelques notes concernant le plan de l’histoire à venir. C’est encore le cas pour le feuillet suivant (dim : 22,5 x 16), lui aussi détaché mais cette fois-ci écrit à l’encre.




 

 

 

 

 

 

 

Également à l’encre, suivent seize feuillets (dim : 31 x 19), numérotés au crayon bleu de 1 à 14. Il y a un feuillet 5bis, un 5ter, un 5quater. Le feuillet 9 a disparu. L’écriture de Jammes est minuscule et les ratures sont très nombreuses : il s’agit de toute évidence d’un premier jet.

Après la mort de Jammes, le bruit courut, parmi quelques lettrés, que l’écrivain avait imaginé une quatrième jeune fille nommée Jonquille (un nom floral déjà rencontré dans La Brebis égarée). À vrai dire, on savait même que l’écrivain avait ébauché l’histoire de cette sœur de Clara la romanesque, d’Almaïde la sensuelle, de Pomme d’Anis la mystique. Jean Loize possédait le manuscrit de ce récit resté inachevé et inédit. Il se proposait de le faire éditer tandis que Georges-Jean Aubry le présenterait. Le projet ne se réalisa pas. Jusqu’à ce que Mme Francis Jammes confiât à Jean Labbé la correspondance échangée entre le poète et Arthur Fontaine.

Dans une lettre de février 1903 à ce correspondant, Jean Labbé put lire ceci : « Je travaille à l’histoire d’une folle. Ça a l’air de marcher… ». Dans une autre lettre au même correspondant, datée du 18 novembre de la même année, Jammes allait encore plus loin et permit à son disciple de comprendre que Jonquille était le premier jet, « en quelque sorte la chrysalide » d’où Pomme d’Anis était sortie  :

C’est le travail surtout qui me console. Je pense mener à bonne fin, je l’ai presque terminé, un roman intitulé Pomme d’Anis ou l’histoire d’une jeune fille infirme. Cette fois, je crois que ça y est, aussi bien que pour Clara ou Almaïde. Vous savez que j’avais ébauché un autre roman, l’histoire d’une jeune fille folle… Mais je le sentais mal venu. Il faut qu’en moi l’œuvre fleurisse nettement ; sinon, zut !... J’aime autant que vous gardiez pour vous et pour Madame Fontaine la confidence de cette nouvelle œuvre…


Restait à savoir pourquoi Jammes sentait « mal venu » son roman, pourquoi l’œuvre n’avait pas fleuri en lui. Jean Labbé a très clairement démontré que l’abandon prématuré et subit de Jonquille n’a pas d’autre cause que la prégnance autobiographique du récit, à un moment où le romancier ne parvenait pas à se libérer de sa tristesse.

Le lieu de l’action ? Il est parfaitement reconnaissable : il s’agit d’Orthez et de la campagne circonvoisine. Nous pouvons, avec tendresse, y reconnaître le pur horizon des montagnes, la vallée du gave, l’allée de platanes de la gare (p. 310), les plaines à maïs, la métairie Au Choü, où se déroule le pique-nique (pp. 312-316), et la maison de Jammes chantée par Charles Guérin, cette maison, peut-on lire, « presque paysanne, dans la cour ombragée d’un cèdre » (p. 311).

Quant aux personnage dont se compose l’entourage du poète, il n’en est pas un, écrit Jean Labbé, sur lequel nous ne puissions aujourd’hui mettre un nom. La nièce de Fernand Silène ? C’est la nièce de Jammes, Anne Caillebar, « à laquelle le sang de son aïeule Nathalie de Hosta donne l’air d’une Espagnole ». La mère de l’auteur de Parterres ? C’est la mère de Jammes, « venue, le cœur plein de soleil, l’âme emplie des lavandes, filles du sol qui brûle autour des pierres calcinées » (pp. 311-312). L’héroïne, Jonquille ? C’est à n’en pas douter l’inspiratrice de Tristesses (P : Ms 278), autrement dit Antoinette Meunier, que l’on connaît aussi grâce à deux photos prises à Ismaïlia :


… Une adolescente plutôt blonde, un peu trop grande, sans mièvrerie, non point jolie précisément mais d’un charme tout fait de joyeuse santé, des joues unies d’ivoire et d’abricot, une bouche trop grande mais cependant belle, un nez à peine relevé, des yeux de miel d’automne sous un vaste chapeau blanc. Le corsage, aussi blanc, recouvre une gorge pour cet âge un peu forte, n’eût été sa rude et dure franchise. La longueur robuste des jambes s’harmonise avec le bondissement un peu hardi des hanches. Mes pieds, mes mains n’ont pas cette petitesse célèbre dans mon pays. (p. 294)


Antoinette Meunier à Ismaïlia
Médiathèque A. Labarrère, Pau
cote PHA53

Antoinette Meunier à Ismaïlia
Médiathèque A. Labarrère, Pau
cote PHA53

 

Le héros, Fernand Silène, un poète inconsolable, c’est Jammes qui se peignit sous les traits d’un faune (sinon d’un Silène) et du Poète Rustique :


 

Il souffrait à ce moment de l’opposition que faisaient à son mariage les père et mère d’une jeune fille qui l’aimait et qui en dépérissait. J’ai toujours affectionné cette jeune fille dont il me cacha toujours le nom. J’ai su qu’elle était pure et douce et, qu’en cette circonstance, Fernand avait été victime d’une misérable calomnie. (pp. 307-308)

 

 

L’hebdomadaire Arts, dans son numéro du 6 au 12 octobre 1954, sous le titre « Une nouvelle inédite de Francis Jammes » a publié des fragments de Jonquille. C’est la même année, au Club du meilleur livre, que Jean Labbé a publié et présenté l’intégralité de Jonquille dans le volume intitulé Jeunes Filles (Les numéros de pages ci-dessus renvoient à cette édition). Jean Labbé a aussi trouvé de « transparentes allusions » à Jonquille à la fin du texte intitulé : « Le Poète et l’inspiration ».

Le manuscrit de Jonquille se termine sur un échange que voici :

Le lendemain matin Fernand me demanda si j’avais passé une bonne nuit. Certes oui, répondis-je.
- Tenez, me dit-il, voici une mésange à tête bleue que ma nièce a trouvée blessée sous un sapin. Emportez-la. Vous la soignerez. Et, si elle guérit, nous la lâcherons ensemble quand j’irai vous voir.

 

Jacques Le Gall