Ms452/19 - Élégie Quinzième (février 1900)

 

 

Manuscrit autographe (2 ff. ; dim : 22 x 18), signé, daté (février 1900). Encre. Acquis de Matarasso en octobre 1951. Des dix-sept « Élégies » composées – l’un des sommets de la poésie de Jammes – Jean Labbé n’a pu se procurer que ce manuscrit. Bien qu’il ait sans doute convoité d’autres manuscrits dont ceux, au nombre de six, que possédait Gilbert Bon, instituteur à Decazeville (« Élégies » seconde, quatrième, sixième, douzième, treizième et dix-septième). Mais les manuscrits de trois autres Élégies sont conservés à Orthez (Ms 178a, 178b, 257)

 

Ce manuscrit ne désigne pas encore Henri Ghéon comme dédicataire. Il est intéressant par ses ratures. Mais aussi par un premier vers, non raturé, qui a été modifié : « J’ai trouvé dans ma botanique une herbe sèche » devient « J’ai retrouvé dans cette flore, une herbe sèche ». Et surtout par les vers non raturés supprimés dans la version qui figure dans Le Deuil des Primevères (OPC, pp. 271-272) : c’est le cas d’un vers en fin de troisième strophe (« Comme un linceul de vierge où s’effeuillent des lys ») et d’une strophe entière en fin de poème :

Enfants allez cueillir des herbes dans le pré
Pour qu’un jour vous disiez, les retrouvant séchées,
Vous les aviez cueillies pour ce poète mort
Qui avait salué la Desbordes-Valmore.

C’est à La Roque-Baignard, la propriété normande où Gide l’avait invité ainsi que Henri Ghéon et où Raymond Bonheur était venu les rejoindre, que Jammes, encore sous le coup de sa rupture avec Mamore, écrivit les « Élégies » deuxième, troisième et quatrième. De retour à Orthez, il composa les « Élégies » cinquième à dixième, puis, durant l’année 1899, les autres. Sauf celle-ci, un peu plus tardive, et surtout l’« Élégie première », composée juste après la mort d’Albert Samain, le 18 août 1900 (Orthez, Ms 257).


Portrait de Marceline Desbordes
par Michel-Martin Drölling
Musée de la Chartreuse, Douai

L’« Élégie Quinzième » est d’abord une salutation à Marceline Desborde-Valmore, née le 20 juin 1786 à Douai, morte le 23 juillet 1859 à Paris. Jammes, grand lecteur de Baudelaire, connaissait-il l’étude si élogieuse que le poète des Fleurs du Mal publia dans la Revue fantaisiste en 1861, étude reprise dans le tome IV des Poètes français en 1862 puis dans L’Art romantique ? Avait-il lu les pages que Verlaine, alerté par Rimbaud, consacre à la « femme de génie » qu’il met sur le même plan que Sapho et sainte Thérèse dans Les Poètes maudits en 1888 ? Toujours est-il que, comme Montesquiou et Proust (qui y prit une part de sa rêverie des jeunes filles « en fleurs »), il aima la « poétesse » et le lyrisme contenu, sincère, intime, de ses poèmes.


Marceline Desbordes-Valmore
Anonyme, XIXe siècle
Musée de la Chartreuse, Douai

En dépit de tout ce qui l’en sépare, Francis Jammes se reconnut en Marceline Desbordes-Valmore comme il se reconnaîtra, plus fraternellement encore, en Eugénie de Guérin. Une fois de plus, un autoportrait se superpose au portrait qu’il fait de Marceline et s’imbrique dans les trente-neuf alexandrins de l’« Élégie Quinzième ». Bordeaux où s’embarque la « jeune poétesse » sans père ? Il y a passé huit années de sa vie et Louis-Victor Jammes y est mort. La Guadeloupe vers laquelle s’exile l’orpheline en quête de fortune et de bonheur ? Combien de fois (et son père y naquit), combien de fois le petit-fils du médecin de la Goyave n’a-t-il pas rêvé de partir pour ces « Antilles heureuses ». Les deuils répétés de la poétesse et du poète ? Ils vont décupler la chaleur de certaines affections et la tendresse passionnée du chant. La pauvreté et les humiliations qui en découlent ? Tous ces maux seront sanctifiés et convertis en fraternité pour les miséreux et les infirmes, les captifs et les exilés, les enfants et les Noirs persécutés (l’administrateur de l’Ambulance d’Orthez portera secours aux blessé de la Grande Guerre comme Marceline visita les prisonniers de Perrache). La croyance marcelinienne et la religion de Jammes ? Assez éloignées des disputes théologiques, elles se rejoignent au pied de la Crèche où l’on prie Dieu et la Vierge au côté des Anges et des bêtes. La vie et les livres des poètes ? Quoi d’autre que ce qui échoit à tous et à chacun : « J’aime et je souffre »

Ainsi donc, lorsque Jammes salue une « jeune poétesse » elle-même élégiaque et qu’il déclare géniale donc condamnée à souffrir (« Elle était le génie qui doit souffrir sans cesse »), c’est parce qu’il a été, lui aussi, durement éprouvé par le labeur et la douleur. Lui-même fut rongé par le sentiment tragique de la vie. S’il salue comme il fait « Madame Valmore-Desbordes », c’est pour se plaindre de l’incompréhension dont il se sent victime et pour revendiquer sa part de génie. Or, la bonne brise des alizés du génie souffle dans l’« Élégie Quinzième ». Et l’accent des vagues scande et ordonne bien des thèmes chers à Francis Jammes : le pouvoir de remembrance des flores et l’attention aux animaux, la pauvre pitance des gens de peu et l’ardent sanglot qui les rédime, l’ode aux bateaux de Bordeaux et la tristesse de l’exil, l’érotisme et l’exotisme, l’amertume des longues traversées de désert et cette réserve d’eau douce qu’une herbe détient, parût-elle sèche, dans une flore retrouvée.

 

Extraits de l’herbier de Marceline Desbordes-Valmore ; Bibliothèque Marceline Debordes-Valmore, Douai

 

La correction du premier vers se justifie : dans sa flore, le poète ne trouve pas, il retrouve « une herbe sèche », un peu comme Proust (qui admirait aussi Jammes) retrouve le Temps passé. Quelque chose de tout proche sera raconté à la fin de la conférence paloise du 12 mars 1907 intitulée Les Jeunes Filles et les Fleurs  : le narrateur retrouve et feuillette tendrement l’album floral peint jadis par Mlle Sophie F. de B., cette adorable « jeune fille du passé » (O : Ms R6). La suppression du dernier quatrain est elle aussi logique : cette chute était quelque peu redondante, puisque le lecteur a bien compris que le salut à Marceline Desbordes-Valmore (et ce nom rimerait avec celui de Mamore) appelait, espérait, un salut à Francis Jammes. Le résultat final sera inoubliable, comme sont parfois inoubliables le cri et le soupir de Marceline, cette « âme d’élite » que Baudelaire avait reconnue :



        ÉLÉGIE QUINZIÈME

                                                      À Henri Ghéon

J’ai retrouvé, dans cette flore, une herbe sèche
mise il y a quinze ans, un Dimanche, à Bordeaux,
par un soir parfumé et blond comme une pêche.

Bordeaux est une belle ville où des bateaux
sonnent de la trompette au fond des pluies de suie.
C’est là que s’embarqua Madame Desbordes-Valmore.

Elle dut s’embarquer avec des orphelines,
et des cheveux épars à l’avant du bateau.
Elle dut chantonner Le Rivage du Maure,
en faisant un grand geste, et gonflée de sanglots.
Ah ! Elle dut toucher le cœur du capitaine
habitué cependant aux fièvres aux typhons,
aux coups de caronade et aux lames de fond.
Il dut la regarder, la jeune poétesse
qui, en sentant virer le navire, pâlit.

Emportait-elle un chat dans son humble cabine,
ou bien un canari qu‘elle avait élevé
et pour qui de l’eau douce, un peu, fut réservée
dans la tristesse de la longue traversée ?
Dans le porte-monnaie de la pauvre orpheline
resta-t-il quelques sous quand on passa la Ligne
pour payer son baptême aux marins déguisés,

Mon cœur, ne souris pas de cette poétesse.
Elle était le génie qui doit souffrir sans cesse,
et dont le sel amer des larmes soucieuses
cuit la paupière rouge et plaque les cheveux.
Elle était l’exilée qui se confie aux brises,
que, seuls, les colibris d’arc-en-ciel ont comprise,
et celle dont les bras aux harpes de l’Empire
se crispèrent en vain sous les longs repentirs.

Quand elle débarqua aux Antilles heureuses,
avec la flamme noire au fond de ses joues creuses,
elle dut rechercher quelque petit hôtel
où elle pût manger ce que mangent les gens
qui, lorsqu’il faut payer, soupirent tristement.

Et moi, je la salue de mon souvenir, celle
qu’une herbe desséchée aujourd’hui me rappelle.
Mais qui me saluera, lorsque je serai mort,
ainsi que j’ai salué Desbordes-Valmore ?


Extraits de l’herbier de Marceline Desbordes-Valmore ; Bibliothèque Marceline Debordes-Valmore, Douai

 


Extrait du O : Ms41b

En 1926, dans « L’Embarquement pour Cythère », l’une des Chroniques parues dans Le Manuscrit autographe de janvier-février 1927, Jammes repensera à Marceline Desborde-Valmore à l’occasion d’un court séjour qu’il fit à Bordeaux. Ces quelques lignes prouvent qu’à ce moment-là, il avait lu le livre que Jacques Boulenger venait de publier (Marceline Desbordes-Valmore, sa vie et son secret, Paris, Plon, 1925) et d ‘autres études dont celles de Sainte-Beuve ou de Jules Lemaître. Or, pour intéressants qu’ils soient, ces travaux ne font qu’ajouter de l’ombre « à l’énigme amoureuse de cette vivante et sanglotante Lyre ». Pour communiquer avec la poétesse, le poète en faction sur les quais du grand fleuve compte bien davantage sur un soulèvement fluidique du cœur : un souffle, des flux.  


En 1929, le père de Françoise, Anne et Marie dédiera encore le « Compliment à Madame la Supérieure générale de l’Ordre de Saint-Maur » qui figure dans son Journal « à la grande mémoire de Marceline-Félicité-Josèphe Desbordes-Valmore ». Deux versions de ce texte sont conservées à Orthez sous les cotes Ms 46c et Ms 46d.


Extrait du O : Ms46c

Extrait du O : Ms46d

 

 

En 1926 ou 1927, Francis Jammes a aussi consacré à Marceline une belle étude graphologique qui semble être inédite et dont le manuscrit est conservé à Orthez sous la cote Ms 243.

 


Extrait du O : Ms243

Extrait du O : Ms243

 

 


Marceline Desbordes Valmore
Pierre Jean David dit David d'Angers
Musée de la Chartreuse, Douai

 

Jacques Le Gall