Ms452/37-2 - La Pêche à la ligne  (1912)

 

 

Manuscrit autographe (3 ff. ; dim : 30,5 x 19,5), daté et signé. Encre. Beau graphisme. Manuscrit donné par Mme Andrée Martignon.

 

 

Prose recueillie dans Feuilles dans le vent (pp. 267-269) où elle sera dédié à Alfred Vallette, directeur des Éditions du Mercure de France.

Les quatre premiers paragraphes décrivent une partie de pêche dans un gave dont la surface, vue « du haut d’un rocher », est « pareille à la cime d’un bois quand le vent la retrousse ». En même temps qu’il surveille sa ligne (elle a tendance à s’accrocher) et évalue ses chances d’attraper un poisson (ce qu’il parviendra à faire), Jammes – qui s’est aussi essayé au théâtre et n’y a guère connu le succès – pense par exemple à « la platitude du théâtre contemporain » :

Peut-être deux cents fois j’ai relancé ma ligne qu’un flotteur très léger convertit en ligne volante presque. La voici accrochée au fond, je la dégage et la relance.

 



Pour finir, le pêcheur « plie bagage ». Il est heureux, non sans une certaine mélancolie : il va bientôt revoir ses filles et il sait qu’il descend – en droite ligne – de pêcheurs très anciens. Il est bon de rester un « primitif », de n’être la dupe ni des modes ni des gens qui passent et que l’on fuit :

Le soir tombe. Je plie bagage. Mes lourds souliers foulent l’herbe humide d’un chaume. La fraîcheur s’élève. Mon épuisette et ma canne sous un bras, mon sac et mon panier en sautoir, je ne dois pas beaucoup différer d’un pêcheur d’il y a trois mille ans. Rien n’est plus primitif qu’un pêcheur à la ligne. Je me dirige vers la ville. Je fuis les rares personnes que j’aperçois. Je pense à mes trois petites filles que je vais revoir bientôt et […]

 

Lisible en haut du troisième feuillet du manuscrit, le fragment clausulaire de cette prose a disparu du texte incorporé à Feuilles dans le vent :

[…] et au bonheur qui n’est composé que de choses banales et mélancoliques, de prières et d’ombre.

Cette prose serait parfaitement justiciable d’une lecture seconde. La pêche à la ligne telle que la décrit Jammes pourrait bien métaphoriser sa pratique de l’écriture, voire un art poétique. Les poèmes qui composent le triptyque intitulé « Pêche » dans Ma France poétique (OPC, pp. 977-979) hameçonneront pareillement le lecteur, pour peu qu’il soit sensible à l’idée (elle décuple son plaisir de lecture) qu’une célébration du langage y double la célébration du monde et que l’on écrit comme on pêche, pour le plaisir, sans doute, mais en adaptant sa stratégie au milieu où l’on évolue et à la proie que l’on convoite.

Dans « La pêche au goujon », la rivière où œuvre le poète « n’est qu’un feuillage liquide/ Couleur du coudrier et de l’aulne virides ». Le flotteur est de plume ou de liège, lesté ou allégé selon le courant, sans doute violemment coloré : « Il dort en équilibre à l’ombre de l’été ». Le ver sinon le vers, de terre sinon rustique, sert à appâter et à prendre. Quand la proie a mordu, pour « l’ôter de l’onde », il faut savoir attendre quatre secondes.

Dans « La pêche à la truite », le poète est au comble du bonheur (« J’aspire de l’azur jusqu’au fond de mon être », avoue Jammes), car l’hameçon est « des plus petits », le scion « résistant » mais « flexible », le moulinet réglé au quart de tour, la soie presque invisible, l’asticot vibrant : il faut remonter et redescendre le gave, patienter et ruser, craindre et lutter, fatiguer et ramener, cueillir à l’épuisette et enfermer dans la musette où le poisson traite « l’osier tambour battant ».

Dans « La pêche à l’anguille », elle se pratique dans un ruisseau de la saligue d’Orthez, nul besoin d’hameçon. On taille « un long bâton d’aulne juteux et vert » semblable à un « fouet où pendent de gros vers », on l’immerge et on attend que l’animal l’avale. L’anguille se vrille et se recroqueville, se lie et enfin se délie : « Je la laisse tomber dans un vieux parapluie ».


F. Jammes partant à la pêche, 1918, photo RP Lannes
Fonds Association F. Jammes, Orthez

Jacques Le Gall