Ms277 - L’École buissonnière ou Cours libre de Proses choisies (Fragments) (Date de publication : 1931)

 

 

Manuscrit de huit textes en prose réunis dans un cahier d’écolier (dim : 22 x 17) à couverture verte portant, en particulier, divers essais de titres. Une note tapée à la machine et collée au début du cahier précise que les huit textes feront partie du volume finalement intitulé L’École buissonnière ou Cours libre de Proses choisies (Mercure de France, 1931). Vient ensuite (vraisemblablement d’une autre main que celle de Francis Jammes) une page écrite au crayon : elle donne le nom de l’auteur, le titre simplifié (« L’École buissonnière ») et des précisions sur le contenu des manuscrits et tapuscrits qui suivent.

 

 

Les huit textes en prose ne sont pas datés. Les trois premiers sont des manuscrits autographes passablement raturés. Encre avec corrections au crayon de papier. La fin du « Grenier » est dactylographiée. Les trois dernières proses sont elles aussi dactylographiées.

1/ « Le Blé » (5 ff.) : une ode poétique et spirituelle au blé vert, mûr, travaillé, sanctifié...



2/ « La Vigne » (4 ff.) : d’un vieux poète, de Ronsard (P : Ms 452/51 et O : Ms R2), de Baudelaire (une fois encore cité par Jammes), et du Seigneur.



3/ « La Maison » (5,5 ff.) : « Les maisons sont les nids des hommes »… Ainsi commence ce texte. Gaston Bachelard, si attentif à l’espace de la maison « de la cave au grenier, » n’a pas parlé des nombreuses rêveries de Francis Jammes sur ce coin du monde, ce corps d’images, cet être vertical… qu’est une maison. C’est dommage. Dans « Le nid », l’un des chapitres de La Poétique de l’espace (coll. « Quadrige », PUF, pp. 92-104), le phénoménologue fait d’abord mine de s’insurger contre la « puérilité » de l’image du nid en littérature : dans la réalité, les nids que font les oiseaux sont imparfaits, voire bâclés. Mais comme « les valeurs déplacent les faits », Bachelard n’en retient pas moins comme indissociables du nid – cette maison onirique – les idées de simplicité et de fidélité, dont on ne peut nier qu’elles furent très chères au poète d’Orthez. Et le philosophe souligne ce « paradoxe de la sensibilité » (p. 102) qui ne peut s’expliquer que par un besoin de « confiance cosmique » si prégnant, lui aussi, chez Jammes : « Le nid – nous le comprenons tout de suite – est précaire et cependant il déclenche en nous une rêverie de la sécurité ». Quelle est tranquillisante et exaltante à la fois, cette « cachette de la vie ailée » qu’édifie un grand rêveur confronté à l’hostilité du monde !



Comment, ici, ne pas se rappeler le Chant premier des Géorgiques chrétiennes ? « La beauté que Dieu donne à la vie ordinaire » et la perfection d’un bonheur tout humain y sont confiées, par trois distiques inoubliables, au nid d’une maison idéale qui participe à la paix végétale d’une île aérienne, tout à la fois ombreuse et ensoleillée, solide et légère :

La ferme était massive avec des ombres larges
Que le soleil des blés encadrait de ses marges.

Les ailes rabattues des contrevents épais
Ménageaient au dedans l’ombre, sœur de la paix.

Le bonheur entourait cette maison tranquille,
Comme une eau bleue entoure exactement une île.


4/ « La Chambre à coucher » (2,5 ff.) : description « des chambres où sont morts nos anciens et où les hommes de ma génération sont nés ». Mais le poète, pourtant peu enclin à reconnaître les apports et mérites du progrès, reconnaît leur préférer des chambres plus modernes.



5/ « Le Grenier » (3 ff.) : si, dans les campagnes, elle sert à entreposer les récoltes de maïs ou de blé, cette haute pièce – parcimonieusement éclairée « pour que les oignons, les pommes de terre et les céréales n’y mûrissent pas » – peut aussi contenir d’autres trésors plus intimes : la malle en bois de camphre sur laquelle dormit et voyagea l’enfant, la boîte verte dont s’enchanta l’adolescent bordelais et l’herbier qu’elle servit à constituer, la trace conservée d’une amitié naissante qui, à vie, le lia à Charles Lacoste... « Comment les enfants ne seraient-ils pas tentés par des incursions vers les toits ? ». Par sa façon d’associer de la rationalité (il met à couvert) et de l’irrationalité (le rêveur réédifie l’étage supérieur de sa maison), le grenier en dit long sur nos besoins et nos désirs, sur la façon dont nous articulons le bas et le haut, le dehors et le dedans… La Fontaine (« On dirait qu’en lui toute la forêt française respire », peut-on lire dans Janot-Poète), La Fontaine a aussi peuplé le monde des greniers d’animaux, de fables et de sagesse, fait remarquer Jammes dont le besoin d’être rassuré fut toujours si puissant : « Au grenier, souris et rats peuvent faire leur tapage. Que le maître survienne, ils rentreront dans le silence de leur trou », commenterait le Gaston Bachelard de La Poétique de l’espace (p. 36).



6/ « Âge de pierre » : méditation sur les grottes d’Isturitz que Jammes dit avoir découvertes grâce à l’abbé Henri Breuil (ce paléontologue était un cousin de Madame Ginette Francis Jammes).



L’écrivain parle souvent de cette station paléolithique d’Isturitz, toute proche de Hasparren où la famille Jammes va habiter à partir de l’été 1921.  Il en parle en particulier dans Les Robinsons basques, publiés en 1925 (P : Ms 517), dans les trois premiers chapitres de Basses-Pyrénées, en 1926, dans Janot-Poète qui paraît en 1928 : dans ce dernier roman, la primitive Sabala y conduit le personnage éponyme (pp. 62-63) qui y admire des ossements d’animaux, des silex taillés, et aussi de géniales sculptures ou gravures pariétales :


Rennes gravés sur une paroi des grottes d’Isturitz
Fonds Association F. Jammes, Orthez

 

7/ « William Œttinger » : le très beau portrait de ce « saint de la science » est dédié à Madame Maurice Martin du Gard. Le docteur Œttinger, d’origine suisse, fréquentait le château d’Orion et possédait un « cottage » à Lendresse, village béarnais à l’ouest d’Orthez. Il perdit son fils qui n’était âgé que de dix ans mais guérit Marie, la fille du poète. C’est aussi en pensant à ce médecin que Jammes écrit, sans doute vers la même époque, Le Paravent de Lendresse (P : Ms 353 et P : Ms 452/55).


    

8/ « La Chandeleur » : Francis Jammes vient d’assister à l’office de ce jour qui fête en même temps la lumière minuscule et la Lumière majuscule. La célébration, uno motu, du printemps proche et de la Résurrection à venir l’a comblé de joie. Son rêve d’unité et d’éternité a pris corps en toute clarté. Comme la cire confectionnée par les abeilles a été transformée en cierges, dans l’église pareille à une ruche, les prières telles des ailes bourdonnantes se sont s’envolées jusqu’à Dieu. La vie a triomphé de la mort.



 

Ces huit textes font partie des 134 fragments du volume publié au Mercure de France en 1931 sous le titre : L’École buissonnière ou Cours libre de Proses choisies :

  • « Le Blé » : pp. 59-63.
  • « La Vigne » : pp. 63-66.
  • « La Maison » : pp. 102-106.
  • « La Chambre à coucher » : pp. 106-108.
  • « Le Grenier » : pp. 108-111.
  • « William Œttinger » : pp. 228-232.
  • « Âge de pierre » : p. 118.
  • « La Chandeleur » : pp. 256-257.


Les deux premiers textes (« Le Blé » et « La Vigne ») devaient faire partie d’un recueil intitulé : Pour les Enfants. Trois autres (« La Maison », « La chambre à coucher » et « Le grenier ») devaient quant à eux être réunis sous le titre : L’École des Petits (titre qui se peut déchiffrer sur la couverture du cahier original). Ces deux publications semblent être restées à l’état de projet.

À défaut de pouvoir donner une date pour la composition de ces proses, c’est la date de publication en volume qui a été retenue.

 

Jacques Le Gall