Ms125 - Janot-Poète (1927-1928)

 

 

Important dossier de divers feuillets de notes, corrections, additions autographes de l’auteur. Formats et supports très divers. Encre et crayon.

Ci-dessous, le Ms 125 a été scindé en 4 PDF distincts :

 


Ms125, 1re partie

Ms125, 2e partie

Ms125, 3e partie

Ms125, 4e partie

 

Sur un feuillet de papier kraft découpé, Francis Jammes a indiqué qu’il ne fallait pas « faire état » des brouillons contenus dans ce manuscrit, brouillons dont « quelques-uns » seulement auraient trait à Janot-Poète, mais qu’il fallait « ne s’en rapporter » qu’au texte d’abord publié par La Revue Universelle puis édité par le Mercure de France.



 

La vérité, c’est que l’essentiel de la liasse se rapporte au roman écrit en 1927, publié par le Mercure de France en 1928. Et que ces brouillons de premier jet, parfois très raturés, parfois entièrement biffés, sont fort intéressants.

Presque tout le roman est contenu dans les quelque 140 pages de ce manuscrit autographe. Avec, en prime, d’intéressantes variantes. On y trouve par exemple une autre mouture de la naissance de Jean de Pèes père. On y découvre aussi un titre différent pour quelques-uns des seize chapitres du texte (ainsi le IX est-il intitulé « La visite des dieux » avant d’être simplifié en « Les dieux ») ou un autre nom pour certains comparses (le politicien « caméléon » du chapitre XII s’appelait G. Léon Piston, il deviendra M. Verdier-Lorion). On s’aperçoit que le romancier a d’abord appelé Nautilus le bateau plat que M. le Curé met à la disposition de son jeune protégé, avant de choisir le nom d’Argo, beaucoup plus pertinent (Homère et « l’âge d’or » occupent une place importante dans le livre, tout comme Ovide, La Fontaine et Bernardin de Saint-Pierre, entre autres). À titre d’exemple, on comparera deux états de la deuxième page du chapitre II intitulé « À la découverte » :


Deux états d’un fragment du chapitre II

 

Au milieu des brouillons consacrés à Janot-Poète se sont glissés des papiers divers étrangers à ce roman. En particulier quatre faire-part de mariage, mais aussi – comme dans le Ms 131 conservé à Pau – des fragments d’une courte pièce antiquisante en vers intitulée Diane : écrit en 1927, dédié au couple Frizeau, ce texte paraîtra d’abord dans la « Collection poétique » de L’Ermitage en 1928, puis dans De tout temps à jamais en 1935. L’écriture, sans doute très rapide, le plus souvent à l’encre, parfois au crayon, peut être assez difficile à déchiffrer et le support présente un caractère assez composite : le papier utilisé par l’écrivain a divers formats et diverses couleurs, du blanc au bleu en passant par le gris, le marron, et même par un feuillet couleur fuchsia. Ce Ms 125 est en tout cas à rapprocher du Ms 131, également conservé à Pau, qui contient lui aussi d’intéressants brouillons fragmentaires du début (incipit et premier chapitre) de Janot-Poète.

Janot-Poète est un roman très autobiographique : un nouveau portrait de l’artiste par lui-même. À mots à peine couverts, parfois avec malice, Francis Jammes y parle de lui et de certains de ses contemporains. Il fait naître son héros en juin 1888 et le suivra pendant les trente premières années de sa vie, jusqu’à son mariage et à la naissance de son premier garçon, une naissance qui dote le roman d’un effet de cadre et que salue l’éternel grillon, ce « ménétrier bénévole » de la prairie. L’humour, les portraits-charges et les scènes d’opéra bouffe n’empêchent pas le romancier d’aborder trois questions qu’il tient pour indissociables : l’éducation, l’amour et la poésie.

Quant à l’éducation – outre qu’il dispose de deux véhicules extraordinaires pour conquérir le monde (le cheval Pégase le conduira jusqu’à la cabane de la vieille Sabala, le bateau Argo jusqu’au château de la jeune Rosario) – Janot va bénéficier des apports en définitive complémentaires de quatre méthodes pédagogiques distinctes :

  • Par son père, Jean de Pées, l’enfant est d’abord confié à M. le curé qui lui apprend les premiers rudiments : « le catéchisme, un peu de français et de latin, d’histoire et de géographie, et la tenue d’un livre de comptes ».
  • Un peu plus tard, Alphonse Règletout ne règle rien tant qu’il reste prisonnier de ses lubies : la thériaque et les sangsues, le positivisme et le de omni re scibili et quibusdam aliis. Mais, pour le plus grand bénéfice de son jeune élève, il évoluera et se libérera, allant même jusqu’à se convertir.
  • L’antique Sabala, dans ou hors sa sylvestre cabane, joue quant à elle, et tout de suite, un rôle éminent dans l’éducation de Janot : primitive et inspirée, elle lui fait découvrir la dignité et la noblesse plus fortes que les humiliations, la beauté des grottes d’Isturitz et la grandeur de l’âge d’or :  « L’âge d’or fut celui qui n’en posséda point ».
  • Enfin, le créole Théodore Pain-Bénit parachève l’œuvre éducative : « professeur d’idées générales » et adepte (ce qui est un gage de liberté) du « système de la boule tournante », il délivre à son disciple un enseignement à la fois buissonnier et de bon sens, tourné vers l’amour et la poésie.


Quant à l’amour, la jolie mais infidèle Rosario synthétise sans aucun doute quelques-unes des jeunes filles sur lesquelles le jeune Francis Jammes s’illusionna et se désillusionna. À l’abri de la « haute grille » de leur château, les parents de la jeune Espagnole, sous leur masque pittoresque, caricaturent les parents d’Antoinette Meunier, la Nette de Tristesses… Au contraire, avec sa « figure silencieuse et grave », Jeanne d’Amorotz rappelle à la fois la muse de Bordeaux et Geneviève Goedorp qui deviendra l’épouse et la mère irremplaçables. Cet amour-là coule « ainsi qu’une rivière merveilleuse toute bordée de coudriers et d’aulnes, la Charmeuse peut-être », la Joyeuse à coup sûr. Candide et sincère donc irrésistible, cet amour véritable envahit (« c’est le seul mot que l’on puisse employer ») le cœur et la vie du poète.   

Quant à la poésie, Janot est dès la naissance et jusqu’au bout marqué de son signe. Le grillon en témoigne qui, en bon maître d’un concert champêtre, ouvre et clôt la partition romanesque. La poésie, c’est la voie de l’humiliation mais aussi une voix qui saisit le « rythme du monde ». Dans Janot-Poète, elle est partout à « l’œuvre » (« ce mot si expressif »). Partout, du début à la fin du livre, de sa dédicace à sa clausule :


Dédicace :

À ceux qui croient
Encore à la poésie
Je dédie ce livre

Explicit :

Si vous n’avez point compris qu’il est d’un poète, avant que vous l’ayez rejeté, de lui-même il aura quitté vos mains, car chacune de ses feuilles est une aile.

 


Page de brouillon pour la fin (inchangée) du roman

 

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Écouter la lecture musicale

 

Jacques Le Gall