Ms38-39 - Ma France poétique (1925-1926)

 

 

  • Ms 38a : « Abos »
  • Ms 38b : « La Frontière (Route d’Espelette à Aïnhoa) » [« Dancharinea »]
  • Ms 38c : « Ciel d’une nuit d’été à seize ans »
  • Ms 38d : « L’azur qui luit … » [« Ciel sportif »]
  • Ms 39a : « Le vieux paysan misérable à Hasparren » [« Le paysan misérable »]
  • Ms 39b : « Le Père »
  • Ms 39c : « La Nive »
  • Ms 39d : « Mer agitée »
  • Ms 39e : « La promenade sur l’étang »
  • Ms 39f : « La Vierge de la cathédrale Saint-André »
  • Ms 39g : « La Vierge de Lahourcade »



Comme le nota Henri de Régnier dans la recension qu’il fit paraître dans Le Figaro du 11 mars 1926 (Correspondance, 1893-1936, Édition de Pierre Lachasse, Classiques Garnier, 2014, pp. 221-222), Ma France poétique « est le plus important des recueils qu’ait publiés le poète d’Orthez depuis qu’il est devenu le poète d’Hasparren ». Important par son volume et le nombre des poèmes qu’il contient, ce recueil est aussi et surtout  très beau. Tout occupé à célébrer le génie du lieu, Jammes y obéit à son « génie naturel », à ce que Régnier, à la fin de son étude, définit comme un réalisme impressionniste gorgé de sève et d’émotion :

De son pays basque, de sa terre béarnaise, il nous dit les foyers, les personnes, les eaux, les bois, les campagnes, les fleurs, les fruits, tout ce que cette France pyrénéenne lui rappelle des jours d’autrefois et des jours d’hier, de sa jeunesse, de ses affections, de ses croyances, et c’est ainsi que, de toutes ces heures évoquées ou senties, est né un beau livre à la fois agreste et familial, d’un lyrisme directement et succinctement improvisé, et où M. Francis Jammes atteste une fois de plus ses dons si personnels et l’originalité de son génie si particulier.

 

« Le pied solide, l’œil clair », le poète de Ma France poétique accomplit sa vocation de pèlerin. Le premier vers du livre interroge la route, « la belle route », celle qui va de Bayonne à Perpignan. Le pèlerin marche, s’arrête au seuil des maisons familières, reprend son chemin, croise « un enfant qui mange des cerises » ou quelques jeunes filles, fait une halte au bord du gave vert, gravit une colline à ancolies, traverse un bois, longe les lisières, emprunte un sentier, s’abreuve à une fontaine, entre dans des « villages bâtis d’ardoise et de galets », s’émeut d’un jardin fleuri ou potager, franchit un « ruisseau couleur de clair de lune », respire l’odeur des « gerbes heureuses » et la lumière, écoute le grillon qui régit la prairie, s’agenouille dans une église rustique, « boit un coup de vin avec l’humble curé », prie en silence... S’il troque parfois son bâton pour le fusil ou la canne de pêche, le chapelet n’est jamais loin qu’il n’a même pas besoin de sortir de sa poche. « On dirait les feuillets détachés d’un carnet de route où le promeneur a inscrit à mesure les mouvements de son cœur et le butin de ses yeux ». Tour à tour intime et familier, bonhomme ou recueilli, le routier sent et se souvient puis exprime spontanément ce qu’il a enregistré, rêvé, compris : des paysages et des villages, des hommes et des animaux, des plantes et des choses, les « trois provinces originelles » (Haute-Provence, Guadeloupe, Bigorre) et des cimetières… la Nature et Dieu. Car, finalement, la Création et ce qu’il appelle « sa France » s’interpénètrent jusqu’à ne faire plus qu’un. Le petit canton parcouru contient le monde et conduit au Ciel. Bien que réduite à cinq poèmes, la partie finale, intitulée « Religion », conclut logiquement les trois grandes sections précédentes : « Terre », « Eau » et « Air ».
    
Francis Jammes semble avoir écrit l’ensemble des poèmes de Ma France poétique en un peu plus de six mois à peine. Le 23 mars 1925, il parle du travail en cours dans une lettre à son ami Arthur Fontaine : « Je travaille. Je fais une grande œuvre – une série de poèmes qui constitueront Ma France poétique : des villes, des fleuves, des ruisseaux, des gens, etc. ». Au printemps 1925, trois des pièces du futur recueil paraissent dans la revue Commerce que dirigent Paul Valéry, Léon-Paul Fargue et Valery Larbaud : « La Garonne devant Bordeaux », « Bayonne » et « La Vierge de la cathédrale Saint-André ». Le manuscrit de ce dernier poème fait partie des onze autographes conservés à Orthez.

 

Ms 38a : « Abos »

Manuscrit autographe (2 ff. A et B ; dim : 27 x 21), paraphé, sans date. Encre et crayon. Nombreuses ratures et corrections. Quelques variantes. Acquisition Les Autographes, 30 décembre 1991, par l’Association Francis Jammes.

Le poème sera incorporé à Ma France poétique, en 1926, dans la partie « Places » (mot qui figure d’ailleurs sur le premier feuillet, en haut, à droite). Repris dans OPC, pp. 959-960.

 
ABOS

J’ai connu ces beaux jours, maintenant effeuillés,
De la fête champêtre où le suant noyer,
Le chêne coriace, et l’ormeau de Jean-Jacques
Découpaient dans l’azur leur noir et luisant laque.
Au milieu du village était un petit bois
Qu’on appelait « la place » on ne sait pas pourquoi.
Sur son sol aplani jadis par l’eau du gave,
Martelé par les bœufs, cinq ou six couples graves
Tournoyaient au nasillement d’un chalumeau
Qu’animait un artiste assis sur un tonneau.
Il faut y ajouter aussi quelque trompette.
Sur la table dressée en plein air, brusque pète
Le bouchon d’une limonade et l’on rit.
Mais, malgré ces détails qui semblaient tout petits,
La journée, étendant au-dessus de nos âmes
Le ciel du soir où vont palpiter quelques flammes,
Nous fait nous recueillir, nous emplit de grandeur
et fait que nous sentons nos yeux mouillés de pleurs.

Charles de Bordeu meurt d’une attaque d’apoplexie à Abos le 6 septembre 1926. Le surlendemain, Francis Jammes prononce une splendide oraison funèbre devant la tombe de ce « villageois magnifique et sans complication » (elle est retranscrite dans le Bulletin n° 3 de l’Association Francis Jammes, pp. 46-48).

« Abos » a sans doute été écrit peu avant la mort inattendue de Bordeu. Ce dernier n’apparaît pas dans le poème, mais on l’y devine. Une fois de plus, les notations réalistes et même triviales, « ces détails qui semblaient tout petits », ne nuisent ni au sens de la « grandeur » ni au recueillement final.

 

Ms 38b : « La Frontière (Route d’Espelette à Aïnhoa) » [« Dancharinea »]

Manuscrit autographe de premier jet (2 ff. ; dim : 27 x 21), non signé, non daté. Encre. Nombreuses ratures et corrections. Variantes. Acquisition Les Autographes, 18 juillet 1991, par l’Association Francis Jammes.

Une copie de Bernadette Jammes, conservée à Hasparren (Archives municipales), porte un titre un peu différent : « La Frontière (à Aïnhoa) ». C’est sous le titre « Dancharinea » que le poème sera incorporé à Ma France poétique en 1926, pp. 107-108. Repris dans OPC, p. 948. C’est l’un des trois poèmes de l’ensemble intitulé « Frontières ». Jammes y reprend le cliché de la contrebande entre l’Espagne et la France. Mais, chez lui, le thème de la frontière est aussi plus personnel : si la nuit qui descend « ne sait pas trop où finit la frontière », le Francis Jammes – contrebandier en amour et en poésie – put vérifier à ses dépens qu’il était difficile de transgresser certaines frontières sociales.


 

 

Ms 38c : « Ciel d’une nuit d’été à seize ans »

Manuscrit autographe de premier jet (1 f. ; dim : 27 x 22), signé, non daté. Encre. Nombreuses ratures et corrections. Acquisition Les Autographes, 9 février 1994, par l’Association Francis Jammes.

Poème publié dans Ma France poétique en 1926, pp. 250-251. Repris dans OPC, p. 983. Les premières amours ressortissent à une « illumination » mais leur fugacité et leur volatilité sont soulignées par le titre (« Air ») de la section dans laquelle ce poème a été incorporé :

 
 
CIEL D’UNE NUIT D’ÉTÉ, À SEIZE ANS

C’était quand j’éprouvais, en ma seizième année,
La naïve douleur de ce qu’à peine nées
J’eusse vu s’envoler mes premières amours,
Alors que je croyais les retenir toujours.
Elle n’était plus là, sous le ciel en délire
Dont chaque rose éclair redoublait mon martyre
Et, dans la nuit, me révélait à chaque fois
Que tout, elle exceptée, était auprès de moi.
L’illumination durait quelques secondes,
Et puis l’obscurité se faisait plus profonde
Jusqu’à ce que bientôt elle se lézardât
Sous un liquide feu d’insoutenable éclat.

 

 

Ms 38d : « L’azur qui luit … » [« Ciel sportif »]

Manuscrit autographe de premier jet (1 f. ; dim : 27 x 21), signé, non daté. Encre. Nombreuses ratures et corrections. Acquisition Les Autographes, 9 janvier 1995, par l’Association Francis Jammes.

Poème publié dans Ma France poétique en 1926, p. 249. Repris dans OPC, p. 983. Évocation d’un jour de fête, probablement sur la côte basque.

 

 

 

Ms 39a : « Le vieux paysan misérable à Hasparren » [« Le paysan misérable »]

Manuscrit autographe de premier jet (2 ff. ; dim : 27 x 21), non signé, non daté. Encre. Nombreuses ratures et corrections. Quelques variantes par rapport au texte imprimé. Acquisition Les Autographes, 16 juillet 1999, par l’Association Francis Jammes.

Poème publié dans Ma France poétique en 1926, pp. 113-114. Repris dans OPC, p. 949. La rencontre avec ce paysan de soixante-dix ans se produit alors que le poète chassait en compagnie de son chien Sultan dans des « ravins ingrats » proche de Hasparren.

 

 

 

Orthez : Ms 39b : « Le Père »

Manuscrit autographe de premier jet (3 ff. ; dim : 27 x 21), signé, non daté. Encre. Nombreuses ratures et corrections. Acquisition Les Autographes, 15 décembre 1987, par l’Association Francis Jammes.

Poème publié dans Ma France poétique en 1926, pp. 122-123. Repris dans OPC, p. 952. Le mémorialiste a raconté combien fut importante et bienfaisante sa découverte de la paternité. Ici, le poète évoque la guérison, à Lourdes, de sa fille Marie. Jammes tenait pour miraculeuse la guérison de Neillon. La scène se passe à Pau, place Royale, en août 1916. Un « jour de paradis » …



Le cœur comme une source aux teintes de pervenche
Devant ces monts bercés par le ciel pur s’épanche.
Mais entre les beaux jours il est un plus beau jour !
Quel te fut celui-là que te versa l’amour ?
Et pourrais-tu choisir sans paraître infidèle,
Quand tu saurais ce jour, sa plus douce hirondelle,
La rose dont l’arôme embauma le plus l’air ?
Non, toute rose bue en garde un goût amer ;
− Toute hirondelle passe, et bientôt on l’oublie.
Mais mon jour le plus cher, ma si simple Marie,
Ce fut au mois d’Août, une heure après midi :
Tu relevais d’un mal que Lourdes a guéri.
La place était déserte et toute soleilleuse
En face de l’azur de la vallée heureuse.
Le marbre d’Henri IV était plein de gaîté.
Près de moi tu marchais avec tes cinq étés.
Ô mon enfant ! Soudain de ta bouche innocente,
Dans la lumière qui tremblait incandescente,
Tomba l’aveu qui fut mon jour de paradis.
Tu murmuras à Dieu ces mots : « Le beau pays… »

 

 

Ms 39c : « La Nive »

Manuscrit autographe de travail (2 ff. ; dim : 27 x 21), signé, non daté. Encre. Nombreuses ratures et corrections. Quelques variantes. Acquisition Les Autographes, 5 mars 1988, par l’Association Francis Jammes.

Poème publié dans Ma France poétique en 1926, pp. 212-213. Repris dans OPC, pp. 974-975. Appartient à la section « Rivières ». Le titre du manuscrit précisait (« à Itxassou »). Cette mention a été barrée. C’est un poème sur « la courbe », cette figure si chère à Jammes, mais aussi et encore, comme « Dancharinea » (Ms 38b), un poème sur la frontière. En voici la fin :

 

 

Mais comment voudrait-on, ô Nive, quand ta grâce
Si gentille et si pauvre à la frontière passe,
Que le petit sergent ne baissât pas les yeux,
De peur, tenté par toi, d’offenser le Bon Dieu ?

 

 

Ms 39d : « Mer agitée »

Manuscrit autographe de travail (1 ff. ; dim : 27 x 22), non signé, non daté. Encre. Nombreuses ratures et corrections. Acquisition Les Autographes, février 1989, par l’Association Francis Jammes.

Poème publié dans Ma France poétique en 1926, p. 239. Repris dans OPC, pp. 980-981. Le lieu est précisé : c’est le Rocher de la Vierge, à Biarritz.

 

 

 

Ms 39e : « La promenade sur l’étang »

Manuscrit autographe de premier jet (1 ff. ; dim : 27,5 x 21, 5), non signé, non daté. Encre. Nombreuses ratures et corrections. Acquisition 4 mai 1999, par l’Association Francis Jammes.

Titre primitif : « Étangs et marécages ». Poème publié dans Ma France poétique en 1926, pp. 232-233. Repris dans OPC, p. 979. Le lieu est précisé : Aureilhan.

 

 

 

Ms 39f : « La Vierge de la cathédrale Saint-André »

Manuscrit autographe (1 ff. ; dim : 27,5 x 21, 5), signé, non daté. Encre. Il s’agit d’une copie autographe « pour Maurice Garat ». Acquisition Librairie Ancienne L. D. Rossignol, 11 juillet 1995, par l’Association Francis Jammes.

Poème publié dans Ma France poétique en 1926, pp. 257. Repris dans OPC, pp. 984-985. La cathédrale Saint-André dont il s’agit est celle de Bordeaux. Il pleut sur Bodeaux. « Mais tous ceux-là qu’étreint une angoisse profonde », l’ouvrière, « le vieux monsieur », la pauvresse, « les pèlerins de ce monde qui passe », tous – et c’est ce que dut faire aussi le jeune Francis Jammes – tous « vont droit à la Mère de Dieu », tous « Ressortent allégés des maux de leur besace ».

 

 

 

Ms 39g : « La Vierge de Lahourcade »

Manuscrit autographe de premier jet (1 f. recto-verso ; dim : 14 x 21), non signé, non daté. Encre. Nombreuses ratures et corrections. Comporte 11 vers au lieu des 10 définitifs. Acquisition Librairie Jean-Jacques Faure (Genève), septembre 2001, par l’Association Francis Jammes.

Poème publié dans Ma France poétique en 1926, pp. 259. Repris dans OPC, p. 985. Le titre définitif précisera « Coteau vers Monein » au lieu de « Près de Monein ». Francis Jammes ne fut certes pas suspect de jansénisme. Ici encore, il ne dissimule pas son goût pour la bonne chère (simple mais roborative) et le bon vin (le Jurançon) :

 
Le ciel même vous creuse une niche azurée
Au-dessus du coteau dominant la contrée.
Si vers vous ne vont pas les pèlerins souvent,
Du moins recevez-vous les prières du vent,
Du soleil, de la pluie et des fleurs, et des neiges,
Des lièvres, des perdreaux, grives, cailles, que sais-je
Le vin blanc qui mûrit à vos pieds est bien bon
À boire, après des œufs servis sur du jambon.
Que restent loin de moi ceux qui trouvent impie
Que j’aime votre vigne, et je vous remercie.

 

 

Jacques Le Gall