Ms85 - Au Bon Samaritain (1933-1934)

 

 

Trois documents intéressant ce texte sont conservés à Orthez.

Le Ms 85a est un manuscrit autographe (1 f. R/V ; dim : 27,5 x 21,5), non signé, non daté. Crayon de papier pour le texte, crayon rouge pour le titre « Plan » et crayon bleu pour les soulignements. Il s’agit du plan (partiel) de ce qui, sous le titre La Pharmacie du Bon Samaritain, sera publié à 150 exemplaires en 1935 après avoir été dactylographié à 20 exemplaires en 1934.





Le Ms 85b est un manuscrit autographe composé de feuilles de papier à lettres bleu (dim : 10 x 17), écrites au crayon, numérotées de 1 à 7 (les titres sont écrits au crayon gras rouge) ; de feuillets de couleur bistre (dim : 11 x 16,5), sans titre, écrites au crayon, numérotées de 8 à 11 ; et d’une feuille bistre, toujours écrite au crayon et portant d’une part le titre « Humilité », d’autre part le titre « Espérance » au crayon rouge.





Ce manuscrit ne comporte que huit des douze chapitres de l’édition définitive publiée en 1935 à Paris, aux Œuvres représentatives,  sous le titre : La Pharmacie du Bon Samaritain. Il manque les futurs chapitres I, VI, IX et XII. Le texte du Ms 85b n’est pas très différent de ce qu’il deviendra dans la plaquette tirée à 150 exemplaires. En revanche, le titre et l’ordre des huit chapitres seront modifiés :

I. –  ESPÉRANCE prendra pour titre QUE LE PERCE-NEIGE EST UNE IMAGE DE L’ESPÉRANCE et constituera la deuxième section de La Pharmacie du Bon Samaritain :

« Le Perce-Neige n’est-il, avec son corselet vert couleur d’espérance, et ses ailes blanches qui palpitent à l’approche du printemps, la plante qui doit guérir de la morne manie du désespoir ? ». « C’est l’existence qui continue ».


II. – CHARITÉ prendra pour titre QUE LE FROMENT OU BLÉ ET LA CYMBALAIRE SONT IMAGES DE LA CHARITÉ et constituera la troisième section :


III. – PRUDENCE prendra pour titre QUE LE LAURIER-ROSE EST COMME LA VIERGE SAGE QUI AVAIT PRIS SUFFISAMMENT D’HUILE POUR SA LAMPE ET NOUS INVITE À LA VERTU DE PRUDENCE et constituera la septième section :

Quand il pleut, le laurier-rose, « fils du désert » recueille et conserve l’eau ; quand vient l’été, il la redistribue « au parenchyme altéré ».


IV. – CALME prendra pour titre NI L’OR NI LA GRANDEUR NE NOUS RENDENT HEUREUX MAIS LE CALME, ET POUR L’ACQUÉRIR, IL FAUT IMITER LA MOUSSE et constituera la dixième section :

« Le calme n’appartient-il pas à la mousse qui se fait assez humble, petite pour n’être point agitée par les vents et qui préfère aux orages des villes et des palais le toit de la chaumière ? ».

V. – DE L’AMOUR DE LA SOLITUDE ET DU SILENCE prendra pour titre DE L’AMOUR DE LA SOLITUDE ET DU SILENCE, CONSEILLÉ PAR L’AUTEUR DE L’IMITATION ET LES PÈRES DU DÉSERT, ET DONT NOUS TROUVONS SINGULIÈREMENT L’EXERCICE DANS UNE PLANTE APPELÉE VALISNERIE QUI SE RENCONTRE DANS LE RHÔNE ET LE CANAL DU LANGUEDOC et constituera la onzième section :

La longue tige de la valisnerie permet à cette fleur de se recueillir au fond des eaux ou, quand elle se déroule, « de venir respirer à la surface, et de s’y enivrer de soleil ».

VI. – CHASTETÉ prendra pour titre QUE LE NÉNUPHAR BLANC DONT JADIS ON SE SERVAIT CONTRE LA FRÉNÉSIE DES SENS, CORRESPOND EFFECTIVEMENT À LA VERTU DE CHASTETÉ PAR LA MANIÈRE DONT IL SE COMPORTE AU MILIEU DU MARÉCAGE et constituera la huitième section :

La boue glisse sur le tissu de sa corolle, de telle sorte que le nénuphar blanc reste blanc malgré un biotope souvent vaseux. La fleur de nymphéa « se perfectionne continuellement dans la vertu puisque ses sépales se transforment peu à peu en pétales et ceux-ci en étamines, progrès que l’on appelle proprement ‘transformation ascendante’ ».

VII. – DE LA DISTINCTION DES BONS ET MAUVAIS ESPRITS  prendra pour titre COMMENT IL FAUT DISCERNER ET CHOISIR LE BON ESPRIT ET REJETER LE MAUVAIS À L’EXEMPLE DE CERTAINES PLANTES SALUTAIRES ET ODORANTES, POURTANT ENRACINÉES AVEC D’AUTRES, NOCIVES ET NAUSÉABONDES, DANS UN MÊME TERRAIN et constituera la quatrième section :

Le « cèpe délicieux » pousse à côté de « l’oronge mortelle », le colchique redouté des bergers « dans les mêmes pâturages qui distillent un lait substantiel », le cytise tout contre le févier, la « belladone assassine » « auprès du myrtil et à l’ombre des noyers », la ciguë à côté de fines herbes et de « la succulente tomate ». La « divergence » des parfums est tout aussi remarquable. Les jardins botaniques concentrent « les familles, les espèces, les genres les plus contradictoires répandus dans l’univers ». De même, « répandues sur une surface restreinte en somme », certaines âmes puisent « le sel de la pure doctrine » et « aspirent à l’ascension » tandis que d’autres s’empoisonnent et se perdent.


VIII. – [SANS TITRE] gagnera pour titre QUE SI LA GRAINE DU TOURNESOL ROUGIT EN PRÉSENCE D’UN ACIDE, DANS UN LABORATOIRE, LA FLEUR TRIOMPHE AU BEAU SOLEIL DE DIEU, TELLE QU’UN OSTENSOIR, ET NOUS EST UN LARGE MOTIF DE JOIE et constituera la cinquième section :

« La foi chrétienne n’éclate-t-elle sur la face de ce beau tournesol qui jamais ne se détourne de l’astre dont il emprunte la couleur ? ».

 

Le Ms 85c (18 ff. ; dim : 28 x 21) est un tapuscrit non signé et non daté. Encre et crayon. Il n’a pas été numérisé. Il s’agit de deux des 20 exemplaires que Francis Jammes avait fait dactylographier avant la parution de la plaquette de 23 pages publiée aux Œuvres représentatives avec un frontispice de Marie de Castries (dont l’original était encadré dans le salon d’Eyharzea à Hasparren). L’exemplaire n° 1, avec corrections au crayon de Jammes, comporte la mention suivante : « Il a été tiré 20 exemplaires à la machine à écrire et paraphés par l’auteur en attendant l’édition qu’illustre Mademoiselle de Castries ». L’exemplaire n° 2 contient un envoi à Madeleine Luka. Les quatre chapitres absents du Ms 85b figurent ici, avec leur titre calqué sur celui des vieux traités :


I. – SIMPLE HERBE DE MARIE, ET GRAINES DE LA MÊME POUR ACQUÉRIR LA VERTU D’HUMILITÉ QUI DESSILLE LES YEUX À LA FOI MIEUX QUE LE SÉSAME N’OUVRE LA LOURDE PORTE DE LA CAVERNE D’ALI-BABA ET DES 40 VOLEURS.

« Réciter chaque jour quelques grains, tout au moins d’un chapelet », tel est le remède que Jammes emprunte à la Pharmacie du Bon Samaritain et conseille à ceux qui se plaignent de n’avoir pas la foi.


VI. – QUE LE BUIS EST TOUJOURS VERT COMME LA VERTU DE CONSTANCE QUI N’A POINT DE SAISON PARCE QU’ELLE EST OPPOSÉE À CE QUI SE FANE ET IL EST UN IMPORTANT REMÈDE À LA DOSE DE CINQ DIZAINES DE GRAINS AVEC SIX GROS EN OUTRE NOMMÉS PATERS, ET TROIS PETITS DE SURPLUS.

Le buis est « enraciné, invincible, comme la force des humbles ».


IX. – LE NOM LATIN DE LA PATIENCE SEMBLE ANNONCER UNE JOLIE PLANTE, ET IL Y EN A PEU D’AUSSI MAL FAITES, ET D’UNE AUSSI TRISTE APPARENCE.

« Patience, il faut prendre ton mal en patience, elle est l’unique remède, offert par Dieu ».


XII. – QUE LA POMME DE PIN (SAINT JEAN DE LA CROIX AIMAIT LES BOUQUETS DE ROSES EN FORME DE POMME DE PIN) PEUT RENDRE L’ÉQUILIBRE MENTAL À CEUX QUI L’ONT RENDU LORSQU’ILS SE DEMANDENT S’ILS N’ONT PAS FABRIQUÉ LEUR PROPRE CŒUR, LEURS PROPRES POUMONS, LEUR PROPRE ESTOMAC, LEUR PROPRE FOIE, LEUR PROPRE CERVELLE, TOUTES CHOSES QU’ILS N’APERÇOIVENT MÊME PAS EN EUX  − CAR ILS SONT LOIN D’ÊTRE TRANSPARENTS.

« Quelle géométrie ! quelle mathématique ! » dans une pomme de pin : « L’ordre, dans la nature, encore que troublé parfois par la seule faute de l’homme, est l’une des preuves très simples de l’existence de Dieu ».

Francis Jammes se passionna toute sa vie pour la botanique. À Bordeaux, l’adolescent suivit l’enseignement d’Armand Clavaud : il devint un familier de La Flore française de Lamark (parue en 1778), des écrits des Jussieu et surtout – on va comprendre pourquoi – de la nomenclature binominale exposée dans le Systema Naturae de Linné. Au cœur de la campagne girondine ou béarnaise, les herborisations du jeune homme amoureux lui permirent de confectionner un herbier (aujourd’hui conservé à Orthez) tout en assouvissant son besoin classificatoire et respiratoire : elles servirent aussi à consoler – « un peu » – le faune malheureux. À l’âge mûr, le croyant trouva confirmation de sa foi dans « la philosophie botanique » de Linné  : la taxinomie élaborée par le savant suédois (fondée sur des critères de ressemblances morphologiques et d’affinités supposées), ses théories fixistes (invariabilité des espèces vivantes créées par Dieu lors de la Genèse), son système en général (il a pour finalité de démontrer le grandeur de la Création divine), tout cela ne pouvait qu’affermir les convictions du chrétien, dont cette théorie du Déluge qu’il défend, en 1927, dans un cahier d’écolier conservé à Orthez sous la cote Ms 243 :



Jadis je prenais ma leçon dans la philosophie botanique de Linné. Ravi, j’y lisais que la graine terrestre ne se corrompt pas au pied des mers si longtemps qu’elle y séjourne. Et aussitôt j’entendais ruisseler, aux flancs de l’arche et des rochers émergés, le déluge. Et le soleil se levait dans l’azur aveuglant, lavé, rajeuni. Et une boîte de Dillénius au dos, plus verte que la rainette ou la feuille de cresson inondée, je m’en allais herboriser. Mon chapeau large et flexible, une barbiche, le piochon que je tenais complétaient mon personnage d’allure assez fantastique pour inquiéter le paysan dont je parcourais les champs et les bois. De retour mes cueilles odorantes, étalées sur une table, parfumaient l’air d’une âcre et réconfortante odeur de racines et de feuilles fraîches. Mes cartons, ma presse d’herborisant étaient là, une flore aussi, une loupe et l’herbier avec lequel j’espérais des coupes d’avance et distillais des étamines. Au temps que j’étais malheureux, j’ai trouvé dans la confection de mon herbier un peu de réconfort.

 

En fin de compte, Francis Jammes se tint pour assuré que les fleurs comme la poésie pouvaient avoir des vertus thérapeutiques, sur le plan physique mais aussi sur le plan spirituel. Dans La Pharmacie du Bon Samaritain, il médite sur ce qu’il a appelé le « sublime silence » de plantes qu’il tenait pour « des confesseuses et des consolatrices ».

Après leur parution au milieu des années trente, les pages du petit traité dont il est question ici ont été reprises dans une plaquette collective d’hommage intitulée Tombeau de Francis Jammes, qui fut publiée par les « Cahiers des Poëtes catholiques », à Bruxelles, en mai 1939, sous le titre Au Bon Samaritain, pharmacie.

Les trois documents orthéziens sont à rapprocher du Ms 443 qui faisait partie du fonds Jean Labbé et qui est désormais conservé à Pau.

 

Jacques Le Gall


Bibliographie : 1/ « L’herbier de Francis jammes », La Revue des Deux Mondes, 15 novembre 1958, pp. 314-328. Repris dans Gérard Fauconnier, Jean Labbé. Poète, écrivain, marin. Sa vie, son œuvre (Préface de Georges Saint-Clair), Éditions Gascogne, 2009, pp. 284-296. 2/ « Pensées en forme de fleurs », Bulletin de l’Association Francis Jammes, n° 23, juin 1996, pp. 68-79.