Ms1 - Caügt avait deux jolis coqs … (1895)

 

 

Photocopie d’une transcription par Madame Louis-Victor Jammes (1 f. ; dim : 21 x 16,5). Le manuscrit est signé et daté (5 février 1895) par Francis Jammes. Encre. Le poème « Caügt avait deux jolis coqs… » a paru dans De l’Angélus de l’Aube à l’Angélus du Soir (OPC, pp. 130-131).

 





                CAÜGT…

Caügt avait deux jolis coqs dans son panier.
Il a quatre-vingts ans. Il vit près des sentiers
de Saint-Boès qui sont désolés et sauvages.
Les bécassines y font luire leur plumage.
Caügt m’a dit : salut ! Et dans le champ sauvage
ma chienne essoufflée ramassait la bécassine
tuée. Caügt m’a dit ; j’ai connu vos parents
qui sont morts. J’ai quatre-vingts ans.
Mon fils avait pareille une chienne de chasse.
Et le coteau était noir, roux comme les bécasses,
Caügt m’a dit : salut ! Et vers le bois terrible
Je suis allé. Caügt me regardait partir.

J’étais dans les touyas avec ma chienne douce,
et nous allions au bois d’argent, d’ombre et de mousse.
Et j’ai pensé à toi qui as la peau douce
comme un grain de raisin et une nèfle rousse.

Les éperviers aigus volaient sans avoir l’air de bouger.

La tête lourde des corbeaux comme un clou épais.

Les piverts volent comme des vagues, en courbées
et, droits, ils griffent l’écorce, cachant leurs plumes vertes.
Les ruisseaux après la pluie sont un peu jaunes
et, au Printemps, au bord, il y a des anémones.
Le coteau est comme en sang noir et, du haut,
les montagnes nagent au ciel doux, simple et beau.
De l’autre côté des coteaux sont les villages
doux qui dorment au soleil comme des haches.
Là, il y a des tonnelles tristes au vieux jardin
où les poules grattent près des buis, des ricins.
La tonnelle en lauriers luisants est verte et noire.
Il y a un banc, au fond, en bois couleur de soir,
et qui est un peu humide, à cause de l’ombre,
même l’Été » quand le soleil est en bleu plomb.
Viens-y ! L’après-midi sera luisant. Ta bouche
sur ma bouche, nous nous tairons, et les cigales
cliqueront sur les roses en eau rose du Bengale.
Nous nous aimerons tant que nous ne respirerons plus,
en nous pressant sur le banc noir et vermoulu,
aux pieds en bûches. Puis nous reviendrons le soir.
Les génisses douces tendront le cou vers toi, à l’abreuvoir.
Puis nous irons voir Caügt dont le nom me plaît
comme une flûte et comme des violettes,
Caügt qui dit : salut ! qui a quatre-vingts ans,
des joues rouges ridées, maigres, des yeux luisants,
qui regarde, méfiant, par les haies d’églantiers,
et qui porte de jolis coqs dans son panier.

                        5 février 1895
    

D’abord, un bonhomme, mais dont le regard méfiant et indiscret luit trop pour ne pas inspirer, aussi, un vague malaise : cet octogénaire bien planté et bien nommé avec qui on taille un brin de causette figure un double enracinement dans les « Grands Pays muets » de La Maison du berger et dans la lignée des ancêtres qu’il a connus et qui sont morts. Et puis, d’un côté, dès qu’on s’éloigne un peu des sentiers, l’inquiétante étrangeté du monde de la terre terrible, des sèves et des eaux souterraines : la barbarie d’un vallon à touyas et bécasses, la volerie d’« éperviers aigus », de corbeaux qui enfoncent le clou et de piverts griffus, la sauvagerie d’un « bois d’argent, d’ombre et de mousse », d’un coteau dont le sang noir et roux s’écoule au pied de montagnes qui nagent dans le ciel. De l’autre côté, à quelques pas à peine, des villages « doux qui dorment au soleil comme des haches », deux « jolis coqs » dans un panier, des poules gratteuses et des « génisses douces », la compagnie d’une chienne tout aussi « douce » et l’image d’une jeune fille à la peau encore plus douce, « comme un grain de raisin et une nèfle rousse », un banc « en bois couleur de soir », un banc « aux pieds en bûches » où s’embrasser et s’aimer à perdre la respiration… Ces « vers que critiquaient ceux-là qui jamais ne comprendront que la poésie est de laisser parler le cœur dans sa fraîcheur matinale » apparaissent aussi, cette fois de la main du poète en personne, à la page 8 du manuscrit (O : Ms 160) de l’allocution que Francis Jammes prononça à Baigts-de-Béarn le 26 août 1929, à l’occasion de l’inauguration de la fresque réalisée par René-Marie Castaing (Prix de Rome 1924) : Nouste Dame dou Tauzi :





« Caügt avait deux jolis coqs… » donne un parfait exemple de tout un pan – et non le moins beau – de la poésie de Jammes : « L’intimité des gens humbles, la tendresse des objets, une ironie en demi-teinte et, soudain, des trésors, des trouvailles inattendues » dont a parlé Roger Lapassade, fondateur de l’association Per Noste, ainsi que de la revue du même nom qui deviendra par la suite País Gascons, prosateur et poète béarnais (Los Camins deu cèu). « Car il est bien le seul béarnais à avoir ajouté un supplément de charme à ce paysage de ruisseaux et de collines, et ce reflet désormais impérissable sur la chair de nos filles ».

Observant que Jammes « fut traduit dans toutes les grandes langues sauf celle de ses aïeux », Roger Lapassade a « tourné » ce poème en béarnais (« tourné » de virar, verbe que les Béarnais préfèrent au français « traduire ») et a livré cette virade au Bulletin de l’Association Francis Jammes n° 6  paru en décembre 1985 (pp. 46-50). Ici, la virade a été revue et corrigée par Élise Harrer et Patrick Guilhemjoan, actuel président de Per Noste.

             CAÜGT…

Caügt qu’avè dus bèths hasans au son tistèth.
Qu’ei dens los quate-vints. Que demora a Sent-Boès
au ras de las sendèras qui son tristas, sauvatjas.
Las becassinas qu’i hèn lusir lo lor plumatge.
E que m’a dit : « Salut ! » E dens la hauta erbèra
la canha deu bohet brac que’m portava l’ausèra
tuada. Eth que m’a dit : « Qu’èi coneishut los vòstes
qui hèn topins. Jo qu’èi passat ueitanta.
Lo men hilh tà caçar qu’avè canha parièra. »
Lo tucòu qu’èra negre o ros com las becadas.
« Salut ! » Caügt m’a dit. De cap au bòsc herotge
me’n soi anat, e Caügt que’m guinhava a partir.

Qu’èri au miei deus tojars dab ma canha tan doça,
que tiràvam de cap au bòsc d’argent, d’ombra e de mossa
e qu’èi pensat a tu qui as la pèth autan fina
com un gran d’arrasim e com la mespla rossa.

Com shens mudà’s, aguts esparvèrs que volavan.

Corbaishs passavan, deu cap pesuc com ua clavuisha.

E picaranhs com en andadas corbaishadas
puish, drets picavan la pèth en estujant las plumas verdas.
Los rius après plavut un drinòt que jaunejan,
e lo primtemps, suu bòrd, que i vaden anemònas.
Lo terrèr sembla de sang negrós, deu som,
las montanhas nadan au cèu doç, simple e bèth.
Per delà los costèrs que’s tròban los vilatges
daurats per lo sorelh com destraus desbrombadas.
Aquiu son tonèlas tristas au vielh casau
on, contra lo boish, las pothas espernican.
La tona de laurèr qu’ei verda e negra.
Que i a un banc, au hons, de boès color de nueit,
mulhat tostemps per’mor de l’ombra
e tot parièr l’estiu au sorelh blu de plomb.
Vien-i ! La vrespada que lusirà, la toa boca
sus la mia, que’ns cararam, mes las cigalas
cliquetaràn sus las arròsas deu Bengale.
E que ns’aimaram tant que’n perderam l’alet
en nse sarrant suu banc cussoat e sombre
deus pès hèits de barrolhas. Puish, lo ser, tornaram.
E las bimas bevent au tòs, de cap a tu
tiraràn lo còth, docetas ! Qu’anaram
véder a Caügt deu nom qui’m platz com la vriuleta
e la flabuta. « Salut ! » que diserà,
e qu’a quate-vints ans, las maishèras froncidas,
magras, los uelhs d’arrai, que luca, menshidèc,
per dessús lo plèish d’aubespina,
e dus beròis hasans qu’atraça au son tistèth.

 

 

Jacques Le Gall