Ms229 - Que le Ciel (1908)

 

 

Manuscrit autographe (8 ff. ; dim : 25 x 19,5), signé et daté de juillet 1908. Encre. Il manque peut-être le début. En tout cas, la numérotation des strophes ne commence qu’au chiffre III. Le titre est de la main de Bernadette Jammes. Pour le reste, il s’agit d’une mise au propre par Francis Jammes. Acquisition Joassin. Première publication dans OPC, 1995, t. II, pp. 602-606. Repris dans OPC, 2006, pp. 1406-1411.




Le poète a fait d’une « vieillarde » sa muse. Il tâche de restituer la hauteur de langage de cette « âpre paysanne » qu’il interroge sur sa famille. Un fils a émigré en Argentine pour y chercher fortune, un autre est prêtre au pays, l’aîné est resté à la ferme et travaille la terre, une fille s’est mariée et tient une mercerie, le cadet « vit avec les écarteurs » et couvre de honte sa mère et son père que décrit en une longue anaphore la strophe VIII.

Voici le commencement (conservé) et la fin de ce long poème de dix strophes :

Quant à moi mon royaume hélas ! est limité ;
Nul poète ici-bas, ne vit dans la grandeur
         de la simplicité.
Femme ! Je me souviens de toute la hauteur
         de ton langage
alors que n’invoquant aucune poésie,
         sans paroles choisies,
tu me montrais les blés abattus par l’orage.
        
         Sois ma muse, ô vieillarde !
    dont le cœur n’aime ni les songes
         ni les mensonges
    et qui te vêts de bonnes hardes
    et chausses de souliers carrés
    ainsi que tes raisonnements
     qui s’en vont pas à pas comme les bœufs aux prés

            […]

        VIII

             Mais parle nous du père ?
    Il fut toujours ce qu’il faut que l’on soit.
Il a soixante-douze ans, plus deux que toi, mère !
Il est né dans cette maison dont il est roi.
Il a recueilli l’héritage de ses frères.
Il avait le goût, dès l’enfance, de la terre.
Il grandit assignant à chaque chose un prix.
Il sait combien le chat peut valoir de souris.
Il est âpre et discute une heure pour un sou.
Il devient cependant généreux tout à coup.
Il n’aurait pas prêté, Romain, à ses dieux lares.
Il consent mille francs à quelque métayer.
Il ne demande pas d’hypothèques d’hectares.
Il ne poursuit pas s’il ne peut le payer.
Il assiste, en aidant, à l’effort des labours.
Il ne raconte pas les raisons de son cœur.
Il est vexé parfois si l’on n’est pas avare.
Il invite un beau jour les voisins à son chai.
Il ouvre les barils en empereur barbare.
Il voit le lendemain ces voisins au marché.
Il accepte à son tour de boire, il est fâché.        

        IX

Ô femme ! c’est ainsi que va votre maison
comme un bateau, de saison en saison,
      de l’époque où l’on taille les sifflets
à celle où l’on entend le ronflement des blés,
    à celle où la grive a chanté,
        à celle où la neige sourde se tait.

        X

Elle va la maison, avec ses peupliers
pour mâts, ses peupliers par la bise pliés.
Elle s’avance dans la vie et vers la mort
jusqu’au jour où la nuit dans les yeux se fera
    ô vieillarde au beau sort !
et que ceux-là que jadis a bercés tes grands bras
    ayant enseveli ton corps
allumeront dans la chambre épaisse aux coins noirs
le cierge fumeux, pour qu’encore tu puisses voir.

 

 

Jacques Le Gall