Ms62-84-121-194 - Le Crucifix du Poète (1933)

 

 

À Orthez, sont conservés quatre manuscrits relatifs au Crucifix du Poète : le Ms 62 d’abord et surtout, mais aussi, plus accessoirement, les Ms 84, 121 et 194.

Le Ms 62 est un manuscrit autographe (74 ff. ; formats divers, de 18 x 15,5 à 28 x 22), signé et daté (« La Chandeleur 1933 »). Tantôt écrit à l’encre tantôt au crayon, son texte, chargé de corrections, comporte de nombreuses variantes par rapport au texte définitif.





Ce manuscrit est précédé d’une préface inédite au début de laquelle Jammes précise qu’il a « eu l’idée d’écrire » une « méditation sur un crucifix sans y chercher d’autre sujet que de piété, mais sans rejeter une inspiration poétique lorsqu’elle se présentait ».





Le Ms 84 est un manuscrit autographe (1 f. ; dim : 27,5 x 21, 5), non signé et non daté de cinq lignes écrites au crayon et commençant par : « Il est l’ornement des jardins des curés et des couvents […] ».





Le Ms 194 est un manuscrit autographe (2 ff. ; dim : 44,5 x 28), non signé, non daté. Il s’agit d’une copie à l’encre que Francis Jammes a exécutée le 2 février 1933, sur papier marron de grand format. Ce fragment appartient à la dernière partie de l’ouvrage, intitulée : « Prière finale devant le Crucifix ». Il va de « Pourquoi, pourquoi les étroits logis […] » à « Faut-il donc se décourager, renoncer à les » et correspond par conséquent aux pp. 156-160 de l’édition originale (Maurice d’Hartoy).





Le Crucifix du Poète est un ouvrage de la maturité existentielle (Jammes a près de 65 ans quand il l’écrit) et surtout de la maturité spirituelle. L’écrivain catholique s’y livre, en prose mais aussi en vers, à une triple méditation : sur la Croix (Crux), sur le Corps du Christ (Corpus Christi) et sur « Les sept paroles de Jésus sur la croix ».

Cette triple méditation est toute personnelle en même temps que nourrie de quelques-uns des grands textes chrétiens. L’auteur, en effet, multiplie les images, égrène les souvenirs, rappelle la déréliction du monde en même temps qu’il reprend les paroles de Jésus, la préface de la messe du Sacré-Cœur, une observation de sainte Gertrude, un conseil de François de Sales, une exhortation de sainte Mechtilde, une citation de l’Évangile de saint Jean, une mise en garde de saint Ignace de Loyola, un extrait du psaume 33 et tant d’autres écrits religieux.

À l’orée de son livre, Jammes plante une croix défleurie et dépouillée : « Croix, tu as perdu les feuilles, les fleurs et les fruits de l’arbre dont tu es sortie taillée de la main des bourreaux ». C’est d’une croix très concrète qu’il parle, une croix dont le bois nu appelle la prière,

la poutre de soutènement de l’Église, la couche toujours dressée du Seigneur, l’essieu du monde, le broyeur et le fouleur du blé et du raisin de la vraie Terre Promise, le vaisseau où le pain se prépare sous les bras du divin Boulanger, la planche étroite où Jésus expire à découvert.

 

Dans la deuxième partie, le poète médite avec ferveur sur le corps du Christ. L’Incarnation, chez Jammes, n’est pas seulement un mystère, c’est aussi l’évidence du corps à la fois concret et sacré que porte le crucifix.

La troisième partie est un commentaire des sept paroles du Christ en croix, autrement dit des sept courtes phrases que prononça le crucifié :

  • « Père, pardonnez-leur… », ou La Miséricorde.
  • « Je te le dis en vérité », ou La possession du Paradis.
  • « Voilà votre fils, voilà votre Mère », ou l’Adoption.
  • « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi… », ou La Paralysie de l’Espérance.
  • « J’ai soif », ou L’Eau du Rocher dans le Désert.
  • « Tout est consommé », ou L’Ultime Sacrifice.
  • « Père je remets… », ou La Confiance.


À l’extrémité de son livre, Francis Jammes prolonge sa méditation par une ultime oraison qu’il datera de la Chandeleur 1933 : la « Prière finale » du chrétien exilé « devant le Crucifix ». Point d’autre remède que la Croix aux misères et aux désordres du monde. C’est dans son cœur et dans le nôtre que le poète veut planter la croix apparemment sans sève, pour qu’elle reverdisse et donne des fruits nouveaux :

Il faut la planter dans notre cœur afin qu’elle s’y enracine et qu’elle porte les feuilles, les fleurs, les fruits de l’éternelle récolte. À droite, à gauche, en avant et en arrière de ses deux voies et de leurs angles, nous verrons les lis virginaux ruisselants de la rosée du baptême, les olives dont l’huile se mêle au suc du baumier, les épis de blé opulents et les grappes serrées des champs eucharistiques s’étendant à l’infini, mûrissants à jamais, et en toute saison, dans la gloire des levants et des couchants, au rythme des hymnes des moissonneurs et des vendangeurs enivrés de joie.

 

 





Le Ms 121  est un manuscrit autographe (1 f. ; dim : 27 x 21), non signé, non daté, partiel, crayon et crayons de couleur. Un numéro de page est barré en haut à droite. Mais ce texte est identifiable : il s’agit d’une version plus développée que dans le Ms 194 de la "Prière finale devant le Crucifix" du Crucifix du Poète. La place de ce fragment ? Le XXX que Jammes a souligné d’un trait bleu en haut et d’un trait rouge en bas dans le Ms 194. Ce signe de reconnaissance est repris en haut du Ms 121 qui donne la version définitive, à deux variantes mineures près mais sans les cinq dernières lignes.

 


Ms121


Muni de l’imprimatur diocésain par le chanoine Pierre Théas (à qui la dénonciation publique des crimes nazis valut la déportation à Dachau), Le Crucifix du Poète paraîtra pourvu du nihil obstat canonique. Dédié à Armand Godoy, ce livre pieux a été publié à deux reprises : d’abord chez Maurice d’Hartoy Éditeur, dans la collection « Les Maîtres du style », en 1934 ; ensuite chez P. Lethielleux, à Paris encore, en 1936. C’est « un livre de spiritualité comme les gens d’Église, les religieux plus particulièrement, aiment en écrire, les Dominicains, par exemple, ou les Jésuites, ou les Monfortains ou les Rédemptoristes, à l’usage de leurs philotées, des religieuses, des âmes dévotes », écrit l’abbé Joseph Zabalo qui rappelle le nom de ceux, si nombreux qui, au milieu des années trente en France, « se font gloire d’être catholiques » : Mauriac (Le Mystère frontenac), Claudel (Positions et propositions), Maurice Blondel (La Pensée), Émile Baumann (Amour et sagesse), Joseph Malègue (Augustin ou le Maître est là), Louis Bertrand (Le Livre de consolation), Georges Bernanos et Charles du Bos, Max Jacob et Marie Noël, Maritain, Gilson et Gabriel Marcel… Jammes fait partie de cette cohorte d’écrivains ou de philosophes catholiques. Mais, une fois encore dans Le Crucifix du Poète, il tient une place à part. Son livre si parfaitement conforme à un genre (celui de la dévotion) et à un dogme (le dogme catholique), il l’habite de façon singulière, de telle sorte que c’est sa voix que l’on y entend, son accent qui nous retient.

« Il n’y faut pas un long ouvrage : il suffit d’une page. Que dis-je ? Il suffit d’une phrase, d’une ligne, d’un mot même, pour que Jammes découvre son génie », disait Proust.

Bibliographie : 1/ Sandra Besnard : « Le Crucifix du Poète - Entre Ciel et Terre », Bulletin de l’Association Francis Jammes, n° 38, décembre 2003 (pp. 74-91). 2/ Abbé Joseph Zabalo : « Le Crucifix du Poète », Bulletin de l’Association Francis Jammes, n° 44, décembre 2006 (pp. 49-57).

 

 

Jacques Le Gall