Ms71a - Feux (1936-1937)

 

 

Manuscrit autographe (43 ff. ; dim : 27,5 x 21 et 22 x 14), signé, daté. Encre, crayon et crayon de couleur. Partiel.




    
Francis Jammes a commencé la rédaction des Feux le 1er décembre 1936 et l’a poursuivie jusqu’en juin 1937. Ce recueil est la suite et le complément de Sources, à la fois par la structure métrique et par l’inspiration. Comme pour Sources (O : Ms 70 et 14f), le poète avait prévu un ensemble de dix poèmes de dix strophes de dix vers décasyllabiques holorimes ou assonancés. Quant à l’inspiration, elle est remarquablement libre et vive : Francis Jammes entre dans les mystères du feu (ce sont aussi ceux de l’amour, de la mort et du génie) et propose un nouveau portrait de l’artiste par lui-même, entre ombre et lumière, au seuil d’une fin qu’il ne craint pas mais sent proche. De fait, le vieux poète n’a pu achever son voyage immobile dans le temps et l’espace : sur les dix poèmes attendus, il n’en a écrit que huit (plus quelques fragments). Encore ces huit poèmes ne sont-ils pas tout à fait terminés : certaines strophes ne comportent que neuf vers, tandis que d’autres en contiennent onze. Sans doute Jammes aurait-il procédé à quelques retouches s’il avait eu le temps de polir son recueil. La plupart des poèmes écrits peuvent néanmoins être considérés comme achevés ou peu s’en faut, en particulier quand on associe les manuscrits d’Orthez et les manuscrits de Pau.

À Pau, légué par Jean Labbé, est conservé, sous la cote Ms 520, le manuscrit de trois Feux : le I (« Les Feux du village natal »), le II (« Le Feu des Anciens »), le VI (« Les Feux liquides »). Manquent donc « Le Feu du Prodigue », « Le Feu de l’aube », « Le Feu de la friche et des labours », « Le Feu du cœur », « Feux mêlés », ainsi que deux fragments qui ont été recueillis dans OPC, p. 1224. Les variantes sont nombreuses par rapport au texte qui sera imprimé.

À Orthez, le Ms 71a commence par un plan de l’ouvrage en cours, écrit au crayon sur une feuille quadrillée et tachée. Plusieurs titres sont biffés, d’autres sont lisibles dont la plupart ne seront pas repris (« Les Feux de Bordeaux », « Les Feux de l’aïeule », « Les feux d’Abos », « Les feux de la montagne »…).  Le poète prévoyait d’associer quatre de ces « Feux » aux quatre saisons.




Suit, chargé de correction et souvent incomplet, le manuscrit de travail de six Feux qui seront incorporés dans le recueil plus le manuscrit partiel d’un septième Feu que le poète n’a pas retenu.

1/ « Les Feux du village natal ». Il s’agit d’un premier jet antérieur au manuscrit conservé à Pau. Il est écrit au crayon, daté (1er à 5 décembre 1936) et signé. Les pages sont numérotées de A à I. Deux d’entre elles (H et I), sont à petits carreaux. La page H associe deux strophes (VIII et IX). Le manuscrit est complet et contient même deux états du dernier dizain : l’un (marqué I) est la suite logique des pages précédentes ; le second, au contraire, est une mise au propre de la strophe qui manque au manuscrit palois. Il contient aussi, entre les pages A et B, un brouillon de lettre adressée à un confrère (non identifié) qu’il remercie pour le recueil qu’il lui a envoyé et le poème qui lui est dédié. Jammes félicite d’autant plus ce poète pour « sa manière aisée et bon enfant » qu’elle le console de « l’abominable retour au symbolisme de 1885 ».

Dans ce premier Feu le vieux poète médite d’abord sur sa naissance : naître, c’est ouvrir les yeux au monde et capter une prime lumière. Francis Jammes se souvient du premier feu qui l’éclaira le jour de sa naissance, le 2 décembre 1868 : ce fut, comme dans les contes, un jour de neige et de loup chassé par la faim. Ce feu originel ne s’est jamais éteint, ranimé par d’autres feux entrevus à Tournay : celui d’un foyer pauvre mais fort et fortuné car simple et éclairé par la muse du futur poète, celui de la forge voisine que « mille étincelles » illuminaient, celui de la Saint-Jean, celui qu’un soldat retour de guerre alluma au bord d’une rivière, ceux d’une lampe ou d’une carriole, de cailloux « frappés rude » ou d’un éclair de chaleur, celui des étoiles, celui, au matin, du jour pour jouer sous les yeux d’une mère. Sous les auspices de la muse inspiratrice du chant, la dernière strophe abouche le firmament au visage de cette mère. Le poème aura ainsi édifié un espace gigogne : le « foyer natal », est emboîté dans le village natal qui est lui-même emboîté dans le brasier d’un ciel nocturne.



                        X

Mais ce n’est plus la nuit. Que le jour vienne !
Enfant, vieillard, pauvres et rois et reines
Ont entr’ouvert les fleurs de leurs paupières,
Et voient venir par les rais des persiennes
Ceux du soleil ainsi que des antiennes.
Tu leur souris comme l’eau d’un brin d’herbe.
Tu tends les mains vers les cordes solaires.
Tu vas jouer. Ô que la vie est claire !
Tu vas chanter puisque déjà s’éclaire
Sur ton berceau la face de ta mère.

           [Version du manuscrit O : Ms 71a]

                         X

Mais ce n’est plus la nuit. Que le jour vienne !
Enfant, vieillard, pauvres et rois et reines
Ont entr’ouvert les fleurs de leurs paupières,
Voyant venir par les rais des persiennes
Ceux du soleil inscrivant des antiennes.
Tu leur souris comme l’eau d’un brin d’herbe.
Tu tends les mains vers les cordes solaires.
Tu vas jouer. Ô que la vie est claire !
Tu vas chanter puisque déjà s’éclaire
Sur ton berceau la face de ta mère.

          [Version du manuscrit P: Ms 520]

    

2/ « Le Feu des Anciens ». Feu II. C’est l’un des trois poèmes dont le manuscrit est conservé à Pau (P : Ms 520). Quant au manuscrit d’Orthez, il compte huit pages écrites au crayon et numérotées de 1 à 8, datées (11 décembre 1936) et signées. Cette fois-ci, ce sont les strophes qui sont notées au moyen de lettres (de A à J).  Les strophes B et C figurent en page 2. Les D et E en 3. Les trois derniers feuillets (H, I, J), sont à petits carreaux. Ils sont toutefois suivis d’un feuillet qui donne une mise au propre de la strophe IX. Le poème sera passablement remanié quand il sera publié.

Les souvenirs, ici, remontent à une enfance plus tardive et vont jusqu’à la vingtième année, cruelle mais aussi… libératrice. « Le Feu des Anciens » part d’Orthez. L’âtre est large dans l’ombre d’une vieille maison où vacille la flamme de résine et où gronde la grand-tante Célanire. Dehors, l’hiver a pris de glace le gave et tombent des flocons morts. Dedans, l’enfant joue à dessiner des arabesques dorées au moyen de brindilles enflammées. Et il rêve, assis sur la chaise antillaise de son père. Parce que le feu est le fils de l’homme et que toute rêverie du feu lance de nouveaux rayons à partir de son centre, feu le père surgit du feu de l’austère foyer et l’enfant s’évade : il voit l’île où vécurent les aïeux, revoit le cimetière où sont les cendres paternelles, prévoit qu’un nouveau feu prendra : celui de ses vingt ans. Le feu n’en est pas moins d’une autre substance que dans la maison de Tournay. Désormais, ce sont des peines qu’il rappelle et tout de même un « espoir puissant ». Certes, le père est mort. Mais le fils prend sa place. Il va jusqu’à se « chauffer » sur l’antique chaise paternelle. S’il neige le jour de l’enterrement du père comme il neigeait le jour de la naissance du fils, c’est qu’un cycle s’achève, qu’un autre cycle commence. Il faut que naisse un nouveau feu. De fait, une lumière éclot et éclaire la dernière strophe : un soleil « froid » (« mat », dira la version définitive) et « blond » darde ses jeunes rayons, une aurore luit, le poète en puissance rallumera, plume en main pareille aux brindilles d’autrefois, la flamme du foyer qui s’éteignait. Il jouera à tracer, « dans le vide » de la page, d’autre signes qui brillent :


        
                               X

Je me disais : retrouverai-je encore
Cet ancien feu dont ma maison s’honore ?
Comme j’allais désespérer, le globe
Du soleil mat, blond comme de la corne,
Monta, laissant quelques rayons éclore.
Le froid criait par les vanneaux sonores.
J’avais vingt ans. Qui donc au foyer morne
Rallumerait le paternel automne ?
Mais à l’entour sur le givre des chaumes
Un feu prenait, celui de mon aurore.

            [Version imprimée]



3/ « Le Feu original ». Ce Feu sera le quatrième du recueil et prendra pour titre « Le Feu de l’aube ». Ce sont six pages écrites à l’encre, non datées [15 juin 1937] et non signées. Les quatre premières de A à D, les deux dernières non numérotées. Complet. Nombreuses variantes.

Purifié et virginal, azuré et vertical, ce poème chante la conversion sur l’air des Litanies de la Vierge et le retour à un âge divin. À côté du titre (provisoire), la première page du manuscrit donnait à lire l’un des fragments de l’admirable prière à la mère de Jésus : Stella matutina, ora pro nobis (Litanies). Cette « Étoile du matin » réapparaît (en latin) au second vers de la strophe V et (en français) dans le dernier dizain dont le manuscrit donne deux versions :



                               X

Ô feu nous annonçant la fin du mal
Comme jadis surgissait le signal
de la victoire, ô phare virginal
Dont le rayon bénit le jour banal,
Feu que Dieu seul allume, feu lustral
Et goutte de rosée au fond du val,
Étoile du matin, je chante mal
Ton clair pardon, ton sourire amical,
Ta sainteté sur mon pipeau rural :
Il me faudrait d’un ange être l’égal.

               [Version imprimée]



4/ « Les Feux de friche et de labours ». Les dix pages sont écrites à l’encre et ne sont pas numérotées. Elles sont très raturées et seront largement remaniées. Ce Feu, qui deviendra le cinquième, oppose les feux dévastateurs que les bergers basques déchaînent sous prétexte d’écobuage, aux feux purificateurs que les laboureurs entretiennent en vue de rallumer la flamme de la gerbe nourricière. Cette rivalité entre le berger rebelle et le sage laboureur, entre l’errant et le sédentaire, rappelle, sur le plan phylogénétique, deux façons de vivre de la terre mais aussi, sur un plan tout personnel, deux formes d’amour : celle du faune et celle du père de famille. « Presque toujours l’incendie dans les champs est la maladie d’un berger », note Bachelard qui, dans La Psychanalyse du Feu, souligne le caractère sexuel des tendances incendiaires. Or, le vieux poète « au cœur jeune et sonore » souhaite que, fidèle à la tradition virgilienne, son chant brûle d’un amour de friche et de labour, mais aussi que, selon la visée chrétienne, il soit à la fois berger et laboureur. La strophe X n’occupe pas sa place normale dans le manuscrit dont c’est la dernière page. Les variantes sont nombreuses par rapport à la version imprimée.

 

                                   X

Par le poète au cœur jeune et sonore
Les feux de l’un comme les feux de l’autre,
Friche ou labour, brûleront côte à côte.
Les mêmes feux, les vôtres sont les nôtres :
Soit les toisons, flammes blanches qui flottent,
Soit les froments ont on entend encore
L’épi flamber alors que le dévore
Une batteuse afin qu’il aille encore
Ensemencer la plaine et qu’il la dore
Au pied de Dieu que les gerbes adorent.

                   [Version imprimée]




5/ « Les Feux liquides ». Ce Feu deviendra le sixième. Une version, complète, datée (juin 1937) et signée de ce poème figure dans le manuscrit palois (P : Ms 520). Le manuscrit d’Orthez n'est ni daté ni signé. Et il n'est pas complet.

Ici, le poète se souvient d’une matinée de chasse du côté de Sus (Basses-Pyrénées). Il l’avait d’ailleurs déjà racontée dans Ma France poétique (« La chasse au lièvre », OPC, 2006, pp. 961-962). Cela commence dans la pénombre qui précède l’aurore. Aux premières lueurs du jour, la rosée enflamme les haies et les sentes. Peu à peu, les « feux liquides » sont résorbés par le soleil. À midi, le chasseur (bredouille) regagne « La maison noble où vit un patriarche » (Henri Dufaur, sans aucun doute). Entre-temps, tel le « piqueur soûl », il a manqué celui que Le Roman du Lièvre  appelait déjà « Patte-Usée » ou « Poil de chaume ». La rencontre finale d’une jeune fille promise à un autre suggère que l’amoureux d’autrefois fut d’une « maladresse » aussi « insigne » que le chasseur. Mais ne faut-il pas surtout retenir que le vieux poète a sauvé l’Oreillard qui, lui, pourra rejoindre son amante « Parmi le thym et le trèfle et la menthe » ? Alors, qu’importent les railleries des moqueurs, qu’ils soient compagnons de chasse ou critiques littéraires…

[ICI IMAGES : 0040 à 0041]

6/ « Feux mêlés ». Ce Feu deviendra le huitième et dernier du recueil. Le manuscrit est non daté mais on sait que le poète l’a « fini à notre Dame du Mont-Carmel » en juin 1937. Il est partiel : les trois pages ne contiennent que cinq strophes et la quatrième de ces cinq strophes, en page deux, n’a pas été reprise.

Dans sa volonté de « revivre à l’ombre de la croix », le poète mêle le feu de la seizième année (le « plus humble des feux », le feu de coke partagés avec Charles Lacoste… et Baudelaire) au feu de la vingtième année (celle de la mort du père puis de « l’austère maison » d’Orthez).


                           II

C’était, il t’en souvient, Charles Lacoste,
Le plus humble des feux, ce feu de coke,
Le feu de nos seize ans, l’âge où l’on porte
À son veston son cœur comme une rose
Sans se douter qu’un jour on vous le vole.
Et tu peignais la neige aux branches mortes
Qui s’écroulait parfois dans la cour morne ;
Et je lisais les poèmes d’automne
Que Charles Baudelaire vieux et pauvre
En entendant scier le bois entonne.

                          III

L’avare braise était comme un trésor
Des Mille et Une Nuits donnant l’essor
À ce que fait notre génie encor.
Elle semblait certes se donner tort
Et mal lutter avec le froid qui mord.
Mais qu’importait à nos deux jeunes corps
puisqu’au dedans riait un printemps d’or
Tout éveillé comme le chant du cor
Quand bout la sève et que le sonneur sort
Et qu’au soleil l’averse tombe fort.

            [Version imprimée]



7/ « Les Feux de la 20ème année ». Manuscrit de deux pages, non daté. Les trois strophes, notées A, B, C, sont inédites.





 

Au Ms 71 conservé à Orthez, il manque donc, en totalité, deux Feux : « Le Feu du Prodigue »,  et « Le Feu du cœur ». Ainsi que le début d’un neuvième Feu (« Le Feu des Fleurs ») et deux autres fragments publiés dans l’Œuvre poétique complète (p.1224). On peut en extraire ces deux vers qui résument assez bien le projet du vieux poète :

Avant d’aller au ciel où l’on bonheure
Nous reverrons la vie antérieure […]

Les deux premiers Feux – « Les Feux du village natal » et « Le Feu des Anciens » - ont paru dans la NRF du 1er juin 1937. La publication de l’ensemble est posthume : Sources et Feux a paru au Mercure de France en 1944, précédé d’une note introductive de Yves-Gérard Le Dantec. Les huit Feux ont ensuite été repris dans OPC, 1995, tome II, pp. 398-428 et dans OPC, 2006, pp. 1192-1224.

 

 

Jacques Le Gall