Ms642 - On m'éreinte (1897)

 

 

Manuscrit autographe (2 ff. ; dim : 22,5 x 18), daté (Orthez, 8 février 1897), signé. Encre noire. Il s’agit sans doute d’une copie. Acquisition par la Médiathèque André Labarrère de Pau, le 28 avril 2014.



Dédié à Raymond Bonheur, ce poème de neuf quatrains est précédé d’une citation à l’encre rouge extraite du Musée des familles du 1er février 1897 : « M. Francis Jammes  – ses amis assurent qu’il a du génie, et qu’il n’est pas fou ». Le poème (1 page et quart in-4) est ici accompagné de l’enveloppe d’envoi (12 x 9,5) à Raymond Bonheur, Magny-les-Hameaux, Seine et Oise.

« On m’éreinte… » sera recueilli dans De l’Angélus de l’Aube à l’Angélus du Soir (Mercure de France, 1898). Repris dans OPC (2006), pp. 81-82.

 

Charmante évocation d’une jeune fille du temps passé, ce poème annonce l’« Élégie seconde » du Deuil des primevères (« Seules les jeunes filles ne m’ennuyèrent jamais »), écrite en 1898, et Clara d’Ellébeuse (P : Ms 526), qui verra le jour en 1899. Il illustre aussi le thème de l’incompréhension. Tout comme son héroïne, le poète est un incompris : une mère ne comprend pas sa fille, « rêveuse » et  romanesque, tandis que le Musée des familles et tant d’autres feuilles ne comprennent pas la poésie de Jammes.

 


        
                      

ON M’ÉREINTE…



                À Raymond Bonheur

On m’éreinte dans le Musée des familles
moi qui chante les anciens magazines
et les rires charmants des jeunes filles
qui le lisaient à l’ombre des charmilles.

Une d’elles, rêveuse, et ses yeux bleus au ciel,
le coude à son genou et la main au menton,
songeait à ce cousin : Eudore des Courcels,
qui montait à cheval parfaitement (disait-on).

Plus d’une fois, dans son pupitre, au Sacré-Cœur,
près des pensées mortes de son jardin mélancolique,
elle ouvrait le Musée, en cachette, pour lire
la suite du Diable au fumoir ( ?) ou de Fors l’honneur ( ?).

Mais, dans un numéro, à la cinquième page,
une illustration représentait un page
qui, dans la langueur des jardins d’Espagne,
parlait d’amour à une douce et longue dame.

Et ce page ressemblait à ce cousin.
Et c’est pourquoi la maîtresse générale, Madame de Grieul,
voyant l’enfant songeuse l’avait en grand soin
et lui donnait de la mélisse ou du tilleul.

Puis un jour le roman du Musée des familles
finissait, ainsi qu’un baiser dans un beau soir.
Et puis, un autre jour, la mère de Camille
faisait mander sa chère enfant dans le parloir :

Mon enfant, j’ai une nouvelle heureuse à t’apprendre.
Nous serons tous de noce à la fin de l’automne…
Céline m’a appris le mariage d’Eudore…
il épouse Cora… ils vivront à la Butte-Grande…

… À propos, ajoutait la mère : ton cousin
va s’absenter et a peur que Cora ne s’ennuie…
Où as-tu laissé ce Musée des familles
qui t’intéressait tant, celui de 45 ?

Alors l’enfant ne pouvait plus se retenir.
Son sein gonflé d’orage éclatait en sanglots…
Et elle répondait, en hoquetant, ces mots :
l’année 45, elle est dans mon pupitre.


Jacques Le Gall