Ms644 - Un coin de la Joyeuse (1925)

 

 

Manuscrit  autographe (1 f.. ; dim : 27 x 21) sur papier bleu passé. Encre noire. Acquis par la Médiathèque André Labarrère de Pau en avril 2014.

Il s’agit d’un manuscrit de premier jet et de travail, avec de très nombreuses ratures et corrections, du poème de Ma France poétique (1926) qui deviendra « Un coin de la Joyeuse ». Il appartiendra à la section « Ruisseaux » (ce substantif apparaît en haut, à droite, entre parenthèses) dans le recueil définitif. Ce qui entraînera la modification du titre primitif : « Un coin de La Bastide Clairence ». On se souvient que c’est dans une claire chambre de ce beau village que, le 7 juillet 1905, Jammes revint formellement à la religion catholique. On sait que, bien avant, en la cathédrale de Bordeaux, il s’était jeté à genoux, sanglotant et désarmé. On n’ignore pas davantage que, périodiquement, il était allé frapper à la porte du P. Michel Caillava, à Pau, en pénitent que la passion brûlait, incertain de tout et parfois dégoûté de lui-même. Mais, le 7 juillet 1905, le P. Michel dit la Messe sur une commode, avec des ornements « beaux comme le jour », Claudel sert et Jammes communie. C’est un sommet de la vie de Jammes. Joie et paix domineront désormais, malgré – inévitables – des moments d’inquiétude et de peines aux deux sens du terme : labeur et douleur.

Les 14 vers du poème définitif, dont la transcription est donnée ci-dessous, n’évoquent pas directement cette « conversion », mais, d’abord, l’eau vive du ruisseau et l’innocente joie des enfants du poète. Ensuite, le ton devient plus grave et mystérieux. La clarté se brouille ou se divise, comme le « léger courant clair » de la Joyeuse autour des pieds nus des enfants qui jouent. Le père dit à la fois qu’il savoure « un bonheur sans mélange » et qu’il est « un peu triste » en pensant à sa finitude et à l’innocence enfantine. Perte de l’innocence, quête inquiète d’éternité, voilà deux thèmes très présents dans l’œuvre de Jammes. La figure du vieux basque final ajoute à la gravité et au mystère du poème. Qui est, au juste, ce personnage qui regagne un « vallon désolé » ? Un mortel de passage ? Un « héros antique » ? Un carliste ?



        UN COIN DE LA JOYEUSE

Je revois un filet d’eau vive à telle place ;
Et mes petits enfants sous des arbres délacent
Leurs chaussures, afin de fouler le gravier
Du léger courant clair que divisent leurs pieds.
Mon cœur goûtait alors un bonheur sans mélange,
Un peu triste pourtant, tout auprès de mes anges.
Pourquoi leur innocence, à ce moment précis
De mes jours limités, me frappa-t-il ainsi ?
Un vieux basque passa, maigre comme une flèche
Que de longs cheveux blancs empennaient de leurs mèches.
Il regagnait le fond d’un vallon désolé
Où depuis, en chassant, je suis parfois allé.
Il nos salua, fier comme un héros antique
Et me dit qu’il était un agent politique.

                    (OPC, p. 975)

Le manuscrit de cinq autres poèmes de Ma France poétique est conservé à Pau (P : Ms 452/47). Ainsi que les épreuves corrigées et le bon à tirer après correction du recueil (Ms 528). Le manuscrit autographe de onze poèmes de Ma France poétique est par ailleurs conservé à Orthez (O : Ms 38-39).

 

Jacques Le Gall