Tournay (2 décembre 1868 - fin juin 1875)

 

 

Je suis né à Tournay, sur le flanc de cette falaise que battent incessamment les ondes aériennes, et qui est la chaîne des Hautes-Pyrénées.

De l'âge divin à l'âge ingrat, p. 2

 

Vue aérienne de TournayVue aérienne de Tournay
Association F. Jammes, Orthez

 
Francis Jammes file la métaphore marine. Ce sera d’une grande importance quand il faudra admettre que les enfants naissent moins du néant que de parents d’ailleurs tendrement aimés. À l’eau initiale, le grand rêveur associe naturellement les trois autres éléments : l’air, la terre et le feu d’une chaîne de montagnes qui, comme on sait, doit son nom à Pyrène.

Tournay : L'Arros, carte postale (Ass. F. Jammes, Orthez)

 

Tournay, donc. Une ancienne bastide du XIVème siècle, sur les bords de l’Arros dont le cours sinue entre les peupliers. Un bourg paisible en belle vue du Pic de Midi de Bigorre. À l’exception du séjour à Bordeaux, Francis Jammes aura toujours les Pyrénées sous les yeux : en Bigorre, en Béarn et au Pays basque.

 

 

Maison CazabatMaison Cazabat
Association F. Jammes, Orthez


Maison CazabatMaison Mailhou
Association F. Jammes, Orthez

À Tournay, l’enfant habitera successivement deux maisons. D’abord − c’est la maison natale du futur poète − la maison Cazabat. Le souvenir que Jammes garda de son propriétaire se réduit à une image à la fois nocturne et neigeuse. Une plaque commémorative a été apposée sur cette maison en 1938. Ensuite la maison Mailhou, qui avait d’autant moins de charme qu’ « elle était dépourvue de jardin».

 

Plaque commémorative, Ass. F. Jammes, Orthez

 
« Enfin je consens à la plus modeste des
plaques indicatrices sur ma maison natale
ou son emplacement à Tournay – maison
Cazabat – à la condition expresse qu’elle
y sera apposée par la bonté du Conseil
municipal sans aucune manifestation
venue d’ailleurs. »

 

À Jammes, la topographie de Tournay apparaîtra toujours « telle qu’une vieille carte effacée, mais radieuse par endroits, que retire d’un coffre, après un demi-siècle, un capitaine à la retraite » (De l’ Âge divin à l’ Âge ingrat, pp. 8-9). L'enfant y fit de singulières rencontres et découvertes.


Tournay : Le marché




Rencontres et découvertes faites à Tournay

À Tournay, l’enfant se trouva pour la première fois confronté à ce qu’il appellera des « types ». Parmi ces pittoresques spécimens humains, le mémorialiste a retenu M. Mailhou, épicier-greffier, « dont la tête était comme un melon d’où ressortait un porte-plume » ; M. Fourcade, pharmacien, liquoriste, propriétaire du Paradis, collectionneur de vipères et amateur éperdu d’opéras ; le capitaine Castéran, polytechnicien, « doué d’une intelligence volcanique » et qui « ne se déchaussait point pour traverser un ruisseau » ; M. Valencie, gentilhomme campagnard, « chaussé de bottes à l’écuyère si hautes qu’il paraissait assis dessus » qui substitua l’alphabet des fleurs à celui que M. Lay, facteur-instituteur, avait enseigné à l’enfant.

À Tournay encore − Jammes affectionnera ce genre de récapitulation − l’enfant découvrit « mystère après mystère, toute la vie ». Il y apprit surtout cinq choses nouvelles, toutes susceptibles de renforcer la vocation d’un naturaliste en herbe :


Extrait du Ms 214, Médiathèque Jean-Louis Curtis, Orthez

 

La première, c’est que la rainette est verte, avec des yeux d’or. La deuxième, c’est que le cerf-volant est un insecte à l’aspect diabolique dont les cornes peuvent transpercer l’acier. La troisième, c’est que, frottés l’un contre l’autre au crépuscule, certains cailloux émettent une lueur rouge. La quatrième, c’est que l’écrevisse est un animal cuirassé, d’un gris bleuté, qui vit sous les couches submergées. Et la cinquième, c’est que sur la robe argentée de la truite il y a des étoiles rouges comme dans le ciel.

 De l’Âge divin à l’Âge ingrat, p. 40

 

Tournay : École primaire de garçons

 Francis Jammes quitte Tournay en juin 1875. Il y aura donc passé six ans et demi. Il n’y revint jamais. Pour ne pas risquer d’abîmer le souvenir de cette prime enfance.

C'est ce qu'il écrira encore moins de neuf mois avant de mourir, le 14 février 1938, dans une émouvante note des Airs du mois

 

14 février [1938].
Je n'ai jamais osé revoir ces coins d'enfance.
Si je les revoyais, ce serait avec toi,
Ô toi qui m'aimes tant et ne me connais pas…

 

chantais-je, il y a quarante ans, dans une élégie du Deuil des primevères. Et il est vrai que jamais je n'ai consenti à visiter ces lieux qui m'ont vu naître et que j'ai quittés à cinq ans. Et cela dans la crainte qu'ils ne m'apparussent plus dans leur grandeur première. Aucune affectueuse pression n'a pu vaincre ma résistance, bien qu'il m'eût été facile, mainte fois, de descendre du train entre Lourdes et Lannemezan, dans cette région de béatitude dont les pelouses semblent aplanies par les pieds des séraphins qui prêtent aux Pyrénées leurs ailes pressées et bleues.

Et voici qu'aujourd'hui une jeune fille de ma race, bigourdane, puissante et belle comme une grappe, et brune, m'apporte de simples cartes postales de ce village que j'ai tant voulu fuir par amour : Tournay. Et, que vois-je ? La digue !
La digue inchangée, sur la rivière l'Arros qui s'écoule entre les ombrages que mes trois ans ont connus dans les premiers battements de l'âme qui s'envole ! Ô digue ! Retentissement que j'entends encore ! Écumes ! Mon père et ma mère.

Les Airs du mois (Le Patriarche et son troupeau, pp. 238-239)

Francis Jammes à l'âge de 6 ans

 

 

PREMIER PORTRAIT DE L'AUTEUR


ll se veut tel qu'il fut, chevelure rasée,
Tête ronde, à six ans, et pris d'une nausée
Que nul ne soupçonnait alors que dans le bourg
On annonçait un cirque en battant le tambour.


    (Quatrième Livre des Quatrains, OPC, p. 908)



 

J’ai dit que je n’ai jamais voulu revoir Tournay que j’ai quitté dans mon extrême enfance. Je ne souhaite que le contempler du Ciel, si Dieu m’en fait la grâce, car une sorte de vision surnaturelle de ces beaux lieux a commencé pour moi, dont je ne voudrais pas redescendre.

L’Amour, les Muses et la Chasse, p. 146

 

Jacques Le Gall