Saint-Palais (mai 1876 - novembre 1879)

 

Le 1er mai 1876, Louis-Victor Jammes est nommé à Saint-Palais. C’est le premier contact de Francis Jammes avec le Pays basque. Toute la famille se retrouve dans ce chef-lieu de canton de 1697 âmes, situé au confluent de la Bidouze et de la Joyeuse :

Saint-Palais était, en 1876, une agréable petite ville que le chemin de fer ne gâtait point encore, arrosée par la Bidouze et la Joyeuse. La Bidouze, glauque et lente, dont les jonchaies au crépuscule favorisaient les concerts et le clapotis des grenouilles, ne ressemble en rien, là, au torrent qui, à sa source, tonne et bruine dans une noire caverne. Elle baignait, par derrière, toute une file de maisons, dont nous habitâmes l’une, au sortir d’un pied-à-terre qui nous permit de vaquer à cette installation plus définitive. En aval de notre logis, la digue d’un moulin égayait le paysage. Et à la droite de cette digue, contre l’un des champs qui formaient l’autre rive, il y avait un gros rocher élevé d’où une kyrielle de petits basques plongeaient audacieusement dans un gouffre qu’ils nommaient, ce me semble, le Romoréno. Je vois chaque enfant, brillant comme une ablette, prendre l’élan ainsi que sur un tremplin, sauter, puis redescendre, les jambes entrecroisées, les pieds pointant vers l’eau. Il me semble que la Joyeuse, plus agile que la Bidouze, coule à l’autre bout de la ville, du côté du collège, et que l’on passe au-dessus pour se rendre à Garris, bourg situé à quatre ou cinq kilomètres.



De l’âge divin à l’âge ingrat, pp. 83-84

 

Saint-PalaisSaint-Palais, vue générale
carte postale, Médiathèque Pau, cote B4-368

Saint-PalaisSaint-Palais, pont sur la Bidouze
carte postale, Médiathèque Pau, cote B4-371

Saint-PalaisSaint-Palais, la Bidouze
carte postale, Médiathèque Pau, cote B4-373

 

 

 

Accompagné de son père ou son grand-père maternel, l’enfant découvre les villages d’Aïciritz, Etcharry, Beyrie, Arbouët « qui échappaient alors à la civilisation et s’endormaient comme des cailles dans l’épaisse moisson » (De l’âge divin à l’âge ingrat, pp. 92-93). Les « syllabes heureuses » de ces sages villages, la paix virgilienne du pays, la rencontre d’antiques familles, nobles de cœur (les Goyénèche ou les Berdoly) et même de titre (les d’Andurain ou les Dufaur)… autant de graines que le « poète bucolique » saura faire germer :

Car, enfin, qu’est-ce qu’un poète bucolique, sinon un homme tel que celui-ci, qui s’avance à travers une campagne stupéfiée par les cigales, comme était celle d’Aïciritz, et qui se nourrit de fromage au soleil ?



De l’âge divin à l’âge ingrat, p. 79
 

Maison de Saint-PalaisMaison Loubet, côté de la rue de la Bidouze
Association F. Jammes, Orthez

L’enfant poursuit sa découverte du monde : des humains, des animaux et des saisons, des choses. Parmi les humains, certains sont des aristocrates, comme Mme de Brancion, et parfois des cousins, comme Louis de Jouantho (campé en monarchie) ou Charles de Laurens (tombé en pharmacie).

D’autres, pour être roturiers, n’en représentent pas moins des spécimens attachants : M. Borie (l’amical président du tribunal), M. Morbieu (l’impeccable médecin de campagne), MM. Lagarde et Dasconaguerre, le notaire Ganderats (« pêcheur et chasseur sans équipage », modèle du futur Alexandre de Ruchenfleur), le soi-disant descendant de Guy de Lusignan, M. Laurent (conducteur des ponts et chaussées et inventeur fécond).

Tout en bas de l’échelle sociale, tout en haut d’une autre échelle, Francis Jammes se souviendra de Juana, la servante-fée, « une basquaise immémoriale » à l’« exclamatif charabia ».

 

Les animaux – hérissons, rainettes, geais, piverts, lézards, orvets, escarbots, mulots… – prennent part,  eux aussi, à l’« existence méditative » du futur poète qui reçoit la « révélation de l’automne » et tire profit de tout ce qu’il voit (un fruit : l’éclat du monde) ou entend (un bruit : le choc de la pelote sur le fronton ou dans le gant d’osier). Perméable au mystère des plus simples choses, l’enfant est bien le père du Koblari, ce conteur inspiré :

Mon plus cher souvenir, peut-être : un soir de crépuscule mélancolique de Saint-Palais que nous habitons alors, assis sur l’antique perron qui surplombe la lente Bidouze, qui reflète dans sa nacre mourante l’inextricable vol des chauve-souris, je partageais avec la sœur (morte aujourd’hui comme tous ceux qui me choyaient alors) une grenade aux mille rubis.

Pourquoi le rappel d’une action si quelconque, deux enfants se partageant un fruit ? Mystère des âmes : cette grenade était-elle entre nos mains l’image du monde constellé ?

Pourquoi cette scène serait-elle basque plutôt que gasconne ou provençale ? Ni le jeu de paume, ni la danse de Satan, ni l’irrintzina n’interviennent là. Je l’ai peut-être choisie à cause seulement de ce qui surgit d’inattendu dans la tête et le cœur d’un Koblari. Cela s’appelle l’inspiration.



(La Gazette de Biarritz, 20 juillet 1924)

L’enfant tirera même profit de ses déboires. Et à Saint-Palais, les déconvenues ne manquèrent pas au petit élève de M. l’abbé Duc ou de M. Sabre. Maîtres et condisciples l’ennuient ou le persécutent. L’école est une prison. Mais c’est dans cette école où il fut malheureux que « commença l’initiation poétique, sur ce banc, vers la gauche en regardant la porte d’entrée » :


Un livre est ouvert devant moi. Et soudain, sans qu’on m’en ait prévenu, je vois et j’entends que ces lignes sont vivantes, que deux à deux elles se répondent par la rime comme des oiseaux ou des vendangeurs, et que ce qu’elles racontent nous enchante à la manière des êtres et des choses qui n’ont pas besoin qu’on les traduise.

De l’âge divin à l’âge ingrat, pp. 116-117

 

Jacques Le Gall