FONTAINE, Arthur (1860-1931)

 

Issu d’une famille d’agriculteurs axonais, homme d’action et de cœur, à la fois réaliste et idéaliste, mécène aussi discret que généreux, Arthur Fontaine fut l’ami le plus dévoué de Francis Jammes (qui pourtant ne manqua pas de compagnons fidèles et secourables) : son serviteur le plus zélé et le plus désintéressé, le témoin de son mariage, le mandataire des intérêts matériels et de la gloire du poète dans la capitale, son confident le plus sûr. Pourtant, tout – la formation, l’esprit, les convictions, les activités – tout semblait devoir séparer les deux hommes.

 

D’un côté un polytechnicien et ingénieur des Mines, un personnage officiel, haut fonctionnaire, inspecteur général des Mines et conseiller d'État, directeur honoraire du travail, président des Conseils d'administration du Réseau de l'Etat et des mines de la Sarre, l’un des principaux artisans de notre législation ouvrière, édificateur du droit social français et même européen, un homme de gauche à la fois progressiste et agnostique, l’équanimité et la réserve personnifiées, un grand mécène, un lettré, certes (sans parler du roman policier qu’il écrivit), mais pas le moins du monde un homme de lettres.
De l’autre côté, un enfant puis un adolescent inadapté à l’école, un grand rêveur (au sens bachelardien), en quête des vestiges du Paradis perdu, tenant le Progrès pour une baudruche, voire une hérésie, un provincial définitif, un être généreux mais aussi ombrageux et parfois excessivement caustique ou légèrement despotique, un hypersensible peu apte à dissimuler ses mouvements d’humeur, voire ses foucades, un « mendiant d’amour », un chrétien intransigeant convaincu que le seul salut possible vient du Christ, un « primitif » visant, par le travail du style, à réconcilier lyrisme et dépouillement, un poète.

 

La volumineuse correspondance (elle couvre trente-deux années) qu’entretinrent l’ingénieur libre penseur et le poète catholique constitue, comme l’écrit Jean Labbé, « le plus éloquent et le plus complet témoignage que nous possédions sur Francis Jammes. Aucun autre ne saurait lui être comparé, car aucun autre n’offre à la fois ce mélange d’effusions lyriques et de gravité, cette constance dans le recours, cette courbe harmonieuse ». En contrepoint, c’est aussi un beau témoignage humain sur la robuste et très loyale personnalité d'Arthur Fontaine.

Au moment où s’ouvre cette correspondance, Jammes traverse une crise violente et ne peut taire sa détresse. Son ami l’écoute et l’entend, le réconforte et l’aide, autant qu’il est possible. Trois ans plus tard, nouveau cataclysme et même secours, lucide mais efficient. Jusqu’à la « conversion » du faune et son mariage. Quand la vie privée d’Arthur Fontaine connaîtra à son tour l’orage, Jammes sera là pour aider son ami. Son prosélytisme sera moins opérant que n’avait été celui de Claudel, l’ami ne tournera pas ses regards vers le Ciel, mais les liens de mutuelle sympathie et d’estime réciproque s’en trouveront encore renforcés. Telle fut cette amitié dont le poète écrivit qu’elle était « d’une roche qui ne cède pas ».

Lorsque mourut Arthur Fontaine, Paul Valéry prononça son éloge funèbre et Francis Jammes donna aux Nouvelles littéraires (12 septembre 1931) un article qui constitue, pour le lecteur d’aujourd’hui, un condensé des échanges épistolaires. C’est d’abord un hommage au «plus parfait des amis», à « l’homme de cœur tout simplement ». C’est aussi une reconnaissance de dette d’une autre nature : chez Arthur Fontaine, à Paris, le poète d’Orthez et de Hasparren put rencontrer «de ces âmes élevées» dont un artiste a besoin. Fût-il un solitaire :

Je fus, durant des années, enveloppé, grâce à Fontaine, des fleurs, des météores, des cimetières de corail d’Odilon Redon, des figures embrumées de larmes d’Eugène Carrière ; des paysages bienheureux de Charles Lacoste ; des nuages de communiantes flottants dans le séraphique azur de Maurice Denis. Claude Debussy, pauvre encore et méconnu, tissait au piano, autour de mes jeunes poésies, la soie pure et discrète des mélodies de Raymond Bonheur. Déodat de Séverac nous grisait de ses bleus vins du Sud que transportaient, à travers les monts orageux, ses mules aux cloches grondantes. Albert Samain chantait son chant de cygne, et il neigeait sur nous. Puis, en réaction, le génie impérieux et éruptif de Claudel, venu en pèlerin, de Chine, nous rendait la rumeur de l’océan Indien et le long murmure de Dieu.

 

Ce qu’Arthur Fontaine sut donner à Francis Jammes n’eut jamais pour effet, encore moins pour visée, de faire du donataire l’obligé du donateur. Quand le poète lui dédia Pensée des Jardins, ce vigilant ami du Monomotapa s’en tint à ces quelques mots :


Il m’est doux que l’on dise plus tard :
Ce Fontaine était un des amis les plus dévoués
de Francis Jammes qui lui a dédié un beau livre…

 


Arthur Fontaine par Édouard Vuillard
Musée d'Orsay, Paris

 

Jacques Le Gall