Ms 151 (Orthez)

À la mémoire de Bernardin de Saint-Pierre (1892)

Manuscrit autographe (2 ff. ; dim : 9 x 12), signé, daté du 25 mai 1892, complet. Encre. En titre ou en épigraphe : « (Rêve), Sur mes grand-père et grand-mère morts à la Goyave ». Le poème a ici été retranscrit par Charles Lacoste, comme cela se passa pour le carnet MOI, actuellement conservé à Pau (Ms 267).

Ms151
Ms151

 

Répartis en neuf quatrains, les 36 alexandrins de cette pièce précoce associent de façon très caractéristique les ascendants coloniaux du poète à Bernardin de Saint-Pierre, ce vénérable passeur « aux cheveux blancs », si présent dans l’imaginaire et dans l’œuvre de Francis Jammes. Le poète imagine l’antique maison basse de la Goyave et, y dorment les aïeux, le cimetière dont Alexis Leger lui procurera une photographie en septembre 1906. Il mêle les inscriptions tombales à ses vers à vocation résurrectionnelle. Il s’agit bien d’un « Rêve enchanté » : le petit-fils entend des « voix lointaines », il revoit ses grands-parents ainsi que son « Père enfant », les Noirs qui passent et « la case d’un planteur ami ». Très reconnaissables se retrouvent ici les thèmes baudelairiens de l’exotique voyage et de la vie antérieure : « Oui, j’ai dû vivre là, jadis ». Par un phénomène de transmigration des âmes que vectorisent l’eau et les oiseaux (l’eau des fontaines et des pluies tropicales, de la mer et des pleurs, ces oiseaux de feu que sont les « colibris dorés »), les morts et le vivant renaissent et se reconnaissent dans l’éternité du chant.

Le manuscrit de ce poème inédit appartenait au fonds de l’Association Francis Jammes. Première publication : OPC, 1995, tome II, pp. 548-549. Reprise dans l’OPC de référence en un seul volume papier bible, celle de 2006, pp. 1346-1347.

 

À LA MEMOIRE DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE

Sur mes grand-père et grand-mère morts à la Goyave

Vieillard aux cheveux blancs, jadis près des fontaines
Et sous les goyaviers, je t’aurais écouté
Car il est en mon cœur le vieux Rêve enchanté
Que m’ont transmis les Parents morts aux voix lointaines.

Dans quelque cimetière…ils dorment ignorés.
L’inscription tombale est couverte d’orties ;
Mais vers le petit fils leurs ombres sont parties
du Ciel colonial aux colibris dorés.

Et j’ai donné les mains à ces ombres légères
qui m’ont conduit là-bas en me reconnaissant.
Et l’antique maison tout à coup renaissant
évoqua les grands bois de l’île et ses fougères :

La maison était basse, obscure − et, dans les cours,
Le temps passé jetait son triste et doux effluve
Et j’écoutais pleurer dans le bois de la cuve
L’eau du toit que buvaient les colons de ces jours.

Ô mère de mon père et frère de mon père !
Quand vous m’avez mené sur votre tombe en fleurs,
Sur mes mains j’ai senti couler de larges pleurs.
La grille rouillée a grincé dans la pierre.

Et tandis que j’étais à genoux et priant,
J’entendais les paquets de mer sur le rivage ;
Et les colibris d’or sur la ronce sauvage
poursuivaient les frelons sonores en criant.

Et j’ai revu l’aïeul sous son chapeau de paille
et l’aïeule lisant près des grands bananiers
et les Noirs qui passaient portant dans leurs paniers
le sel, beurre noir salé dans le pain que l’on taille.

Et j’ai revu mon Père enfant, après souper
jouant devant la porte au pâle clair de lune.
Et j’ai revu, très vague, en silhouette brune
la case d’un planteur ami se découper.

Oui, j’ai dû vivre là, jadis, car dans mon âme
L’âme des vieux parents morts sous les halliers verts
Chante éternellement au rythme de mes vers
les colibris dorés de la Goyave en flamme.

25 mai 1892